Caryl Ferey, son livre Condor, le Chili, les voyages

Photo: Joel Saget Agence France-Presse

En 2016, sortait Condor, un polar puissant sur le Chili actuel encore abimé par son récent passé dictatorial. L’interview a été publiée sur le site francochilenos. Caryl Ferey a une démarche de journaliste d’investigation pour chacun de ses polars. Il s’aventure dans les zones d’ombre des pays visités et met en lumière les problèmes sociaux. C’est un épris de justice et d’égalité.

A chaque roman, une ambiance, un pays, vous vous imprégnez de la culture du pays comme si vous en étiez natif. Combien de temps restez-vous sur place ?

Deux voyages de un à deux mois. Je n’écris pas en voyage, je voyage.

La genèse de vos livres est-elle un voyage ou bien le fruit de rencontres ? Voyagez-vous pour écrire ?

D’abord de la doc, puis des voyages et surtout des rencontres. Elles changent tout.

L’idée de «  condor »,  est-elle apparue après avoir travaillé sur «  Mapuche » ? Les Mapuches ont-ils été le fil conducteur jusqu’au Chili ? On retrouve un lien entre Gabriela et l’héroïne de « Mapuche »…

Mes premiers contacts mapuches se trouvaient au Chili, où leur situation n’a rien à voir avec l’Argentine. Je savais donc que je retournerais au Chili.

Dans certains passages, je vous vois comme un journaliste d’investigation : quelles ont été vos sources ? Comment avez-vous pu passer au-delà de l’oubli des Chiliens vis à vis de leur histoire ?vous écrivez « sous prétexte de vivre, on oublie le passé et il reste une boue qui paralyse l’avancée de la société » Vous avez ressenti la violence de la société chilienne, cette violence cachée…mais en parallèle vous louez l’arrivée de cette jeunesse militante en politique, une jeunesse qui manque en Europe.

Je travaille comme un journaliste pendant un an avant de me lancer dans l’écriture du roman. Je n’ai pas de tabou, étant un « outsider », ce qui me laisse beaucoup de latitude pour évoquer le pays. Je rencontre surtout beaucoup de gens qui ont souffert de cette amnésie. Mon rôle est aussi de réactiver la mémoire du pays, du moins pour ceux qui ont oublié…

Avez-vous rencontré Camila ? (Camila Vallejo, une militante politique chilienne, leader de la révolte étudiante devenue députée à 24 ans)

Non, elle (et ses troupes) négociait avec Bachelet pour les réformes de l’éducation. Dommage !

Gabriela et Camila  représentent  la génération Y qui semblent apporter les changements nécessaires dans le monde puant du néolibéralisme. Votre fille Emma a le même âge que les protagonistes, sentez-vous, quand même, un sursaut de vie chez cette génération de Français ?

Non, pas vraiment. Les jeunes sont comme nous, ils cherchent un radeau. Ca ne nous empêchera d’être heureux, malgré tout.

Dans quelles conditions avez-vous écrit l’infini cassé ?

Je le sens comme un chant de fin du monde, un chant mortuaire de notre planète, un chant difficile, pour moi, à lire tant la violence est immense…

Croyez-vous-en une autre fin ? Une fin où les hommes se réveilleraient de la vision limitative imposée par une poignée ? Que pensez-vous du mouvement nuit debout ?

J’ai une vision assez pessimiste de l’espèce humaine, où une minorité suffit à écraser les majorités. Il nous reste l’amour, la poésie, la rage et l’envie de vivre autrement. Vaste combat…

Esteban sait sans savoir, il a une préscience de son histoire familiale. Il n’aurait pas pu écrire l’infini cassé s’il n’avait pas accès à cet inconscient collectif de la haute société chilienne. Il vit un véritable séisme. Croyez- vous au destin ? Avez -vous été Esteban dans sa manière de brûler la vie ?

Je crois qu’on devient ce qu’on donne à la vie, le mouvement. Les gens qui se mentent deviennent fatalement malheureux, par lâcheté, peur le plus souvent. Ca demande une énergie folle de réaliser ses envies, rêves ou désirs. Mais c’est le seul chemin valable, pas celui d’entasser de l’argent.

Pour moi, vous êtes un rebelle, un anthropologue, un poète rock n’ roll aussi (l’infini cassé est une odyssée poétique)

Avez-vous rencontré des retornados sur place ? ou des francochiliens ? Le personnage de Stefano est-il un peu d’eux ?

Difficile de trouver sa place entre la vie, l’indifférence de toute une société et ce devoir de mémoire. Le drame de Stefano (est d’avoir) avoir arrêté de vivre.

Pensez-vous que la pierre d’achoppement de la société chilienne est l’oubli ou l’indifférence ?

Je le crains, du moins pour la majorité des post 30/35 ans. Il n’y a que la jeunesse chilienne à pouvoir inverser le cours des choses. Et oui, j’ai rencontré tous les gens que vous évoquez. Ils sont ma matière, ma mémoire.

Condor va-t-il être publié au Chili et comment croyez-vous qu’il sera accueilli ? (c’est une bombe atomique ;))

Trop tôt pour savoir. Mais Mapuche est traduit en Castillan…

Qui est la machi Ana ? L’avez-vous rencontrée au Chili ? Comment avez-vous eu accès aux symboles mapuches ? Avez-vous pris part à une cérémonie ? votre regard sur eux va bien au-delà du respect ? Etes-vous sensible au mysticisme, à l’ésotérisme ?

J’ai rencontré la machi, assisté à une cérémonie pour les prisonniers mapuches que j’allais visiter à Angol. Je ne suis pas du tout ésotérique mais il y a des choses qui nous dépassent. Tant mieux.

Quand et comment avez-vous entendu parler des mapuches ?

Grâce à Benetton, qui mettait des barbelés sur leurs terres.

En Europe, le grand public ne sait pas qui ils sont. Vous mettez en lumière les parias des sociétés « modernes » : les Zoulous, les Mapuches

Y aura-t-il un autre livre en Amérique du sud ?

Très probablement – je pars en Colombie au printemps prochain…

Et la dernière : êtes-vous devenu accro aux Pisco sour et donnez-moi une adresse où les boire en France…

Ça devient un peu à la mode, les bars à cocktails. Certains en servent. Le mieux, c’est encore d’acheter une bouteille de pisco dans une boutique péruvienne ou chilienne et d’inviter des amis à partager ce délice pour excités.