« Ne nous contentons pas de constater que le monde va mal » – Pierre Rabhi

[Photo : © Franck Bessiere

Article paru dans La Provence du 07/09/17. Entretien réalisé le 05/09/17.

L’association les perles de la côte bleue continue de nous surprendre. Après Paul Watson, c’est au tour de Pierre Rabhi de donner une conférence au théâtre de verdure de Carry-le-Rouet, ce samedi 09 septembre. Deux parcours atypiques, deux personnalités différentes mais qui partagent le même objectif : sauver la planète .

Pionnier de l’agroécologie, fondateur du mouvement les Colibris, des oasis et de villages alternatifs, l’infatigable Pierre Rabhi sensibilise à l’urgence écologique en apportant des solutions concrètes et réalisables.

Il nous a conté son histoire pendant une heure d’entretien à bâton rompu. En voici quelques extraits.

On vous décrit comme un paysan, un essayiste et libre penseur, quel a été votre cheminement?

J’ai depuis toujours souhaité répondre à la question : la vie a-t-elle un sens ? J’ai très vite rejeté le principe d’aliéner mon existence jusqu’à ma retraite.

Avec ma femme, nous nous sommes installés sur une terre rude, celle des Cévennes, pour vivre selon nos valeurs. Nous avons expérimenté une autre façon de nous réaliser plus en accord avec la nature.

La question philosophique est mon moteur. Les petits humains sont formatés pour gérer un modèle de société prédéterminé. La finance détermine notre histoire. Je ne supporte pas le gaspillage de cette vie humaine qui ne jouit pas de la beauté. Tout le monde travaille dans de petites ou grandes boîtes, va en boîte pour se divertir, roule dans une boîte… Je me suis insurgé contre cette claustration. Pouvons-nous donner un sens à notre vie en nourrissant notre corps et notre âme? Je le pense sincèrement en changeant de modèle de société. L’être humain a perdu la joie et l’a remplacée par le plaisir, les divertissements.

Le monde consomme toutes ses ressources de plus en plus tôt dans l’année, que préconisez-vous ?

Il faut changer de paradigme. Notre modèle de société est extrêmement préjudiciable  pour la planète. On sélectionne les semences, on travaille la terre avec des engins de plus en plus puissants qui l’abîme et la tue. Toutes nos démarches vont à l’encontre des lois de la vie. Il faut juste un peu de bon sens et d’observation. On confond aptitude avec intelligence. Les aptitudes nous grisent et la combinaison de ces prouesses techniques nous donne la bombe atomique. On sert la mort et l’on néglige la vie. Nous devons nous éveiller et devenir intelligents. Nous devons nous battre contre ce crime contre l’humanité qui est en train de se produire : les semences ne sont plus un bien public. Il faut lutter pour préserver notre patrimoine nourricier, garant de notre survie. C’est le sujet de notre premier carnet d’alertes*. Éduquer les enfants dans la coopération et non plus dans la compétitivité, cultiver son jardin sont des actes de résistance. Nous devons aussi mettre en marche la société civile afin de rassembler les initiatives et les ériger en solution pour l’avenir. Enfin, l’amour est une énergie puissante et créative : prendre soin des autres et être dans la bienveillance sont des clés.

Vous êtes très sollicité, pourquoi avoir choisi la ville de Carry-le-Rouet ?

Les lieux sont importants mais ne sont pas déterminants. Ce qui compte c’est l’engagement des personnes qui m’accueillent. J’ai plus de 600 demandes de conférences. Nous faisons une sélection avec un certain nombre de critères, mais le plus important sont les personnes, qu’elles soient actives dans la « réparation » de notre planète. J’apprécie les initiatives comme les perles de la côte bleue.

J’incite les personnes à faire leur part. Le principe même du colibri, ce petit oiseau qui, selon une légende amérindienne, a voulu éteindre un feu de forêt en transportant inlassablement de l’eau dans son bec. Ne nous contentons pas de constater que le monde va mal. Impliquons-nous même si nous ne sommes pas sûrs de réussir. Il est déjà trop tard pour beaucoup de choses. Nous sommes dans un ultimatum. Il est temps de redonner un sens sacré à la vie et à la terre.

*Pour en finir avec la faim dans le monde de Pierre Rabhi et Juliette Duquesne.