Jean-Philippe de Tonnac, chevalier du féminin

(Entretiens réalisés avec Jean-Philippe de Tonnac en juin 2019)

Son livre « Le cercle des guérisseuses », dévoré en un week-end, m’a donné envie de l’interviewer. Qui est donc cet homme qui décrit si finement ces femmes qui agissent dans l’ombre de leur antre, qui reçoivent des personnes en souffrance, et donnent leur âme pour servir la lumière?

Sur son chemin de vie, il a choisi des femmes guérisseuses pour le soigner. Pendant 3 ans, sur ces routes parfois tortueuses, il a accepté sa souffrance, s’est transformé. Il leur rend un vibrant hommage sous sa plume précieuse et élégante.

Le chemin de guérison

Il s’est engagé sur le chemin de la guérison sans trop savoir où il allait. Il raconte en prélude du livre, que dans sa famille, un nom circulait, celui d’une femme guérisseuse. C’est par elle qu’il commence son parcours. S’en suit la rencontre avec Marguerite Kardos en 2010. « Le soin  a toujours été entre les mains des femmes. Elles sont au service du végétal et du sacré. Les sorcières ne sont pas mortes. Les femmes que je décris dans mon livre n’ont pas de filet. Je rend hommage à la puissance du féminin. La guérison est un véritable pèlerinage vers l’amour. On reprend son pouvoir. J’ai ainsi senti une profonde transformation de ma personnalité pendant ces années d’enquête. » 

Son parcours d’homme l’a relié à cette puissance du féminin. « Malheureusement, dans cette civilisation, les hommes sont une caricature d’eux-mêmes. Quand je donne une conférence sur le livre, je parle du féminin blessé devant 90 % de femmes. Les hommes présents à mes conférences sont peu nombreux mais particulièrement ouverts. Les hommes ne sont pas loin, ils sont en souffrance comme je le fus. Je veux transmettre que la souffrance est une chance, elle permet d’aller vers plus de lumière. »

Sa mère, les femmes

« Ma mère aimait le pouvoir, le masculin, elle niait sa féminité. J’ai toujours détesté les hommes virils, conquérants, musclés. L’autre dimension du féminin, je l’ai trouvée à travers le livre de Clarissa Pinkola Estes « Femmes qui courent avec les loups ». Aujourd’hui, après la guérison de mon féminin blessé,  je me sens plus grand, j’appelle ces femmes complètes et je les trouve »

Sa quête spirituelle

« Je revendique culturellement le bain helleniste-judéo-chrétien dans lequel j’ai été élevé. La religion catholique n’est qu’un épouvantail brandi par les hommes. J’ai horreur des lignes Maginot, des ségrégations. Mais le rabbi Yeshua me bouleverse par cette façon de durer toujours à la façon des étoiles. J’aime les gens qui se remettent entièrement dans la main de Dieu. De plus, Yeshua avait cette ouverture vers les femmes.» 

Depuis toujours, Il suit l’élan de son coeur. 

« Je suis parti en Inde rencontrer des enseignants spirituels et méditer. Les grands maîtres indiens possèdent cet équilibre entre féminin et masculin. Pendant 7 ans, j’ai pratiqué le bouddhisme zen. Aujourd’hui, je n’ai aucune pratique… à part celle d’être amoureux. »

Il se sent apaisé. Grâce à la plupart des soins reçus, il a reçu les réponses dont il avait besoin.

Le pain, une eucharistie laïque

« Le pain est lié à la figure christique. Le pain* c’est ma religion à moi. Une eucharistie laïque. Les Hommes ont besoin d’une religion dans le sens où nous devons forger ensemble des rites. J’ai beaucoup souffert dans ma vie qu’on ne sache pas accompagner nos morts. »

En 2007, il passe un CAP de boulanger « Je souhaitais sortir de l’intellect, utiliser mes mains , mettre la main à la pâte. J’aime être en contact avec les boulangers. le pain est une ouverture au vivant, ce fut un éveil spirituel. Le pain m’a connecté à ce monde perdu, celui de la nature. Nous ne sommes plus des êtres sensibles, nous sommes séparés du monde, et c’est devenu un problème cognitif. Un génocide animal et végétal se perpétue sous nos yeux et nous ne réagissons pas, l’humanité ne réagit pas. On devrait se mettre en mouvement. C’est une véritable maladie que cette insensibilité. Je suis malade aussi. Je sais intellectuellement que c’est inacceptable mais je ne réagis pas. Il faut qu’on s’engage à nouveau. À ce propos, Théodore Monod a écrit un livre merveilleux « Révérence à la vie » »

Ses rêves

« Aujourd’hui, le changement qui est en train de se produire est passionnant et périlleux. Je pense que nous sommes en danger car nous posons des diagnostics sur des problèmes, ce qui n’équivaut pas à agir. J’ai l’envie forte de démarrer une aventure en permaculture. Avec ma compagne Renata, nous avons envie d’un projet collectif. Nous verrons où la vie va nous mener.Je suis un aventurier, je trouve qu’on prend plus de risques en restant immobile, je préfère le risque qui accompagne le mouvement. »

L’aventure des guérisseuses se poursuit dans des conférences données dans toute la France et débouchera sur un nouvel opus consacré aux guérisseuses des autres continents.

En guise de conclusion, quelques paroles de guérisseurs tirés d’une conférence :

Père Mikhaël : « La femme doit retrouver ce qu’elle est réellement, tout est question de transformation. Les humains doivent se transformer, tel est leur chemin »

Véronique Bez « J’ai accueilli le don. Je n’ai jamais forcé quoique ce soit. »

Anne-Gaëlle Piret : « Les mains sont plus intelligentes que la tête. Je ne travaille qu’avec elles »

( *NDLR : il a écrit le dictionnaire universel du pain, un énorme pavé de 1300 pages)

Céleste Painepan, orfèvre mapuche

Certaines femmes attirent le regard. À Raices de la Tierra, où je la voyais assise au milieu des siens, j’étais aimantée par l’allure de cette belle femme, brune et altière, ses deux longues tresses entourées de fils d’argent encadrant un visage noble, toujours vêtue d’une robe noire ceint d’une large ceinture tissée noire et blanche. Ses bijoux en argent magnifiquement travaillés, boucles d’oreille, colliers et bracelets laissaient dans son sillage une empreinte musicale et donnaient un rythme à ses pas. Un style, une âme, j’avais envie de lui parler.

Céleste est Mapuche, fille du peuple de la terre. Un peuple résistant et fier qui a toujours repoussé les conquistadors et autres envahisseurs. Hélas, aujourd’hui, les ennemis ne sont plus des personnes physiques mais des lois qui les exproprient et les laissent souvent désarmés et exsangues.

Petite fille, Céleste a connu la ville de Santiago du Chili, loin de son peuple qui vit au sud du pays dans la région des lacs et des volcans, en Araucanie. Elle était une paria face aux enfants de la capitale. Elle a vécu les problèmes d’intégration, le rejet. Elle a du lutter pour s’affirmer et a mis un point d’honneur à représenter la culture de son peuple de la meilleure manière qui soit.

Installée dans son atelier d’orfèvrerie, dans le Barrio Yungay, depuis 2011, elle crée des pièces fortes, symboles du monde mapuche, toutes empreintes du Newen (la force, l’énergie). Son travail, sa passion ont pour origine un rituel séculaire.  Lors du « Catan Cahuin », la grand-mère désigne une de ses petites filles pour lui percer les oreilles avec une aiguille, une akucha. Céleste fut l’une d’elles. Adulte, elle comprend la force de ce rituel et décide de transmettre sa culture et la bonne énergie à travers ses bijoux. Son atelier s’appelle tout simplement Akucha.

Instagram : akuchajoyas

http://www.akucha.cl/wp-content/themes/akucha/video/akucha.mp4

Site : www.akucha.cl

©EricFacon

Rose-Line Brasset auteure

Nom : Rose-Line Brasset
Naissance : le 09 août 1961 à Alma au Québec
Famille : mère célibataire de 2 enfants : Emmanuel et Juliette.
Métier : Journaliste, auteure jeunesse.

La série des Juliette est éditée chez Kennes. Le dernier Juliette à Londres vient de paraître.

Rencontre avec une femme libre, une pionnière du travail nomade, une maman solo de 2 enfants. Courageuse, elle a toujours su prendre sa vie en main et refuser d’aller là où on l’attendait quitte à sacrifier son confort matériel.

« De toute ma vie, je n’ai exercé que deux métiers : écrire et m’occuper des enfants »

PASSÉ

Je suis l’aînée d’une famille de 4 enfants. Je suis née à Alma sur le lac St Jean, région du Saguenay. J’habite à Québec depuis mes 10 ans.

Enfant, je voulais faire le tour du monde, élever des enfants et écrire des livres. A cette époque, tout le savoir de l’humanité se trouvait dans les bibliothèques.

À l’âge de 15 ans, j’ai voyagé en autostop dans le Canada. Mes parents me laissaient libre. J’ai attrapé le virus des voyages par mon père. À 17 ans, il est parti libérer l’Europe aux côtés des alliés. L’Europe l’obnubilait. Pour lui, le continent européen était une splendeur, il me berçait avec ses découvertes, me contait Amsterdam,  l’Italie, fasciné par les siècles concentrés dans de magnifiques bâtiments. Le sang français coule dans mes veines, mon grand-père paternel était français. Il venait de Mende. Il exerçait le métier de notaire aux îles de la Madeleine.  De par son adoration de l’Europe, mon père  était très sensible aux problèmes des Européens. Au milieu du 20ème siécle, les gens d’ici n’avaient aucune idée de ce qui se passait en Europe, seuls les universitaires et les artistes prenaient le bateau en partance pour l’Europe. Je voulais faire comme papa, voir l’Histoire, rencontrer des palais de plus de 1000 ans d’âge.

À 17 ans, je suis partie en voyage en Amérique du Sud, en Équateur qui me semblait être le pays le plus sûr pour une jeune fille. C’était en 1979. Je voulais voir la jungle amazonienne. Je voulais savoir comment on élevait les enfants là-bas. Comme je savais m’occuper d’enfants,  je suis allée aider une famille en Amazonie. Le voyage a duré 4 jours en pirogue. J’ai été adoptée par les femmes de cette tribu. Je paraissais si jeune. Après quelques semaines avec eux, je suis tombée malade et j’ai dû regagner Quito. J’y suis restée un an où j’ai rencontré beaucoup d’Européens. L’idée de l’Europe devenait de plus en plus présente. Je suis donc partie là-bas pour être jeune fille au pair. Je voulais tout savoir de l’intimité des familles, leurs rituels, comment ils passaient leur dimanche. J’ai vécu notamment en Suisse. Je suis restée en Europe pendant 9 ans, en faisant d’incessants allers-retours, car je ne me décidais pas entre l’Europe et le Canada. Je suis revenue en 90 et ai enfin repris mes études de lettres.

Puis, je suis devenue pigiste, j’écrivais beaucoup sur la famille, les voyages et les faits de société.

J’ai eu mes deux enfants et j’ai toujours voyagé avec eux à partir de leurs 18 mois. J’ai été la première chroniqueuse voyage du Québec. Mon crédo : emmenez vos enfants en voyage, ne les laissez pas à vos mères. Mes chroniques étaient hors des sentiers battus, elles ne parlaient pas de plages mais de villes. C’est un mode de vie que de voyager avec ses enfants. Les enfants sont  de merveilleux compagnons de voyage. Comme dans le quotidien, on a déjà des habitudes de vie, de coucher, le voyage devient très simple. Quelle école formidable que le voyage! On échangeait notre appartement et on restait le plus longtemps possible : 2 mois l’été, un mois à Noël, des semaines grappillées ici et là. J’arrivais à vivre en écrivant dans la communication. Je ne m’encombrais pas de superflu avec mes enfants. Je n’avais pas de poussette, table à langer…

Je n’ai jamais vécu avec les pères de mes enfants. Je voulais continuer à voyager seule, élever mes enfants seule pour avoir le choix. Je voulais avoir ma liberté de mouvement. J’ai inconsciemment choisi des hommes qui ne souhaitaient pas s’engager.

PRÉSENT

Je suis une globe-trotteuse. Toute ma vie j’ai cherché une solution à comment faire le tour du monde et continuer à voyager avec des enfants. J’ai trouvé la formule magique avec Juliette, la série. Juliette aura 4 ans cette année. J’écris des romans pour enfant mais ils ne sont pas infantilisants. Juliette fait oeuvre utile car les parents lisent aussi ses aventures.

Je continue à échanger mon appartement. Ainsi, je plonge directement au coeur du pays, j’entre en contact avec les voisins, l’épicier du coin. Le premier Juliette, Juliette à New York est née d’un échange d’appartement dans Brooklyn en 2014. J’étais dans une période où j’avais des difficultés à trouver des contrats, les down d’une vie de free-lance. Ma fille m’a dit de m’asseoir devant mon ordinateur et d’écrire nos aventures à NYC plutôt que de me morfondre. J’ai envoyé le texte à plusieurs éditeurs et le succès a été instantané. Tout s’est passé comme si les enfants attendaient des romans sur les voyages. Les enfants voyagent de plus en plus. Aujourd’hui, les voyages permettent d’aller à la rencontre du monde et d’adopter les façons de vivre qui nous plaisent. Après mes années de fille au pair en Suisse, j’ai fait miennes les habitudes qui m’ont plu. Les humains ont besoin de contacts et de partage. Aujourd’hui mes questionnements sont : comment vit- on avec les difficultés, la crise économique et sociale ? Comment relève-t-on les défis du quotidien quand on est une femme seule avec des enfants ? Ce qui m’intéresse c’est de voir cela.

Juliette contient beaucoup de moi et de ma fille, ma fille et ses défauts. On a parfois reproché à Juliette, mon héroïne d’être trop capricieuse, mais je ne pense pas. Juliette n’est pas une enfant gâtée, c’est juste une enfant.

Dans mes livres, je lance des messages aux enfants : c’est normal d’être exaspéré par sa mère. C’est un passage obligé. À 13 ans, on a besoin de se détacher de ses parents, mais Juliette aime sa mère  et elle lui en veut car elle n’arrive pas à se détacher.

Parfois les enfants font des choses assimilées à des méchancetés, mais c’est juste pour se protéger et pouvoir grandir. Juliette aura toujours 13 ans. Ma fille, elle, a grandi, mais j’ai encore tellement de choses à dire sur cette période, l’adolescence.

J’ai eu un emploi permanent, j’écrivais les discours pour des hommes politiques. J’ai laissé tomber cet emploi car je n’en pouvais plus d’écrire pour les autres. J’ai fait le choix de baisser drastiquement mes revenus pour être libre et créer à ma guise. J’ai lâché ma grande maison dans le centre-ville de Québec. Je me suis installée à la montagne et suis devenue auteure à temps plein.

J’ai plusieurs livres en cours : la suite des Juliette mais aussi un livre sur les 50 choses à faire avant d’avoir 12 ans.

FUTUR

Je vais écrire des livres pour les femmes. Je cherche où est le besoin, quelle peut être ma contribution à la cause des femmes.

Être une femme aujourd’hui est aussi dure qu’avant. On ne peut compter que sur soi, il n’y a pas nécessairement le voisinage, la famille, les amies pour nous aider car tout le monde est débordé. Nos vies sont extrêmement compliquées. J’ai eu des moments d’angoisse : Suis je capable ? Comment vais je faire ? Je passe mon temps à faire des listes pour voir ce qui est essentiel. Il faut se poser la question sur ce qu’on veut s’offrir à soi et à ses enfants. Pour moi, c’est de voyager. C’est un style de vie. Il est important de savoir qu’il y a d’autres alternatives qui existent et qui permettent de vivre d’autres expériences. Je me suis préparée à sacrifier une vie matérielle confortable. J’ai rapidement trouvé la solution pour me réaliser et ne pas me sentir prisonnière. Bien sûr, mes enfants se sont plaints de ne pas avoir ceci ou cela. Mais ma fille a fait des liens avec tout ce qu’elle a vécu. Elle étudie maintenant le théâtre et mon fils est un chercheur en histoire.

Si j’ai un conseil pour les femmes : ne pas se laisser influencer par la société de consommation.  Nous n’avons souvent pas besoin de toutes ces crèmes ou de tous ces vêtements. On peut toujours diminuer sa consommation. Je suis quand même coquette. Je m’habille dans les friperies. J’élimine le superflu de ma vie. Il n’y a pas de solution à l’âge, aucune crème ne peut nous empêcher de vieillir. J’admire Françoise Hardy et Jane Birkin. Françoise Hardy est un de mes modèles, toujours simple et naturelle. Elles acceptent de vieillir. Je fais du yoga depuis mes 16 ans. Je fais une séquence de yoga chaque jour, la même depuis des années. Je ne suis pas de cours. C’est gratuit et cela me fait du bien.

On vit dans une société où les gens réalisent leur mission de vie vers 40/50 ans. Pourquoi traverser toute cette souffrance pour en arriver là? Pourquoi quand un enfant manifeste un intérêt pour les mathématiques, sommes-nous ravis ? Pourquoi lorsque son attention se porte sur le théâtre, sommes-nous catastrophés ? Ce n’est pas normal, tout le monde ne peut pas être bon en maths. On trouve toujours des solutions pour gagner sa vie. Maintenant, je connais le succès avec mes livres. Ces livres sont la somme de mes années de jeune fille au pair et de globe-trotteuse.

Ma curiosité sur ce qui se passe ailleurs est insatiable et je ne m’assagirai jamais. Aujourd’hui, je m’intéresse à la question du sort de nos aînés, de la maladie  et de la mort.

Je me demande  souvent pourquoi j’ai gardé mon port d’attache à Québec.

Le moment est venu de consacrer du temps à quelqu’un d’autre qu’à mes enfants. Je vais peut-être partir en voyage avec mon chum (NDLR Petit ami)… Ce sera la première fois que je partirai avec un compagnon. Ce que j’aime le plus : regarder les joyaux du passé, j’ai passé un été à prendre mon petit déjeuner au pied du Colisée à Rome. C’est gratuit et ça comble mon âme, la vie sans l’art ne serait pas grand-chose.

Le Japon d’Aki Shimazaki

Cette Auteure japonaise  vit à Montréal et écrit en français des romans courts dont les trames se mêlent les unes aux autres. Une écriture fine, fluide, à la première personne, un déroulé simple, une vie installée où apparait soudain une ligne de fracture. Ce léger séisme va changer à jamais le personnage principal. Au fil des pages, on découvre des villes : Tokyo, Nagoya… Et  l’âme japonaise. Les drames ne  submergent pas les personnages, ils sont dans l’acceptation. Certains personnages se croisent et s’entrecroisent. Les histoires tiennent en haleine. Les titres portent des noms de fleurs ou d’ animaux. Ils cachent souvent des secrets enfouis. Le désespoir n’est jamais loin, mais il reste en suspens, vaincu par une attitude responsable.
Un immense coup de coeur pour ces romans qui font voyager bien au-delà des frontières terrestres, Aki Shimazaki nous livre avec grâce une certaine philosophie de la vie. Les vies s’entremêlent dans un ballet poétique et complexe.  Dans Tonbo, la femme du héros est gaie et positive « Chaque famille a ses problèmes. Nous ne sommes pas responsables de ce qu’ont fait nos ancêtres » explique -t’elle à son mari.  Dans Suisen  l’homme égocentrique et arrogant semble perdu à tout jamais dans une vie où l’autre n’est qu’une marionnette, mais un renversement de situation va lui permettre d’amorcer une lente prise de conscience.

Discrétion, pudeur et profondeur, une réflexion sur l’Homme et la société japonaise (occidentale ?) portée par le regard acéré d’une femme extrêmement sensible.

Les chants unis des gardiens de la terre

Reportage réalisé en novembre 2016 au Chili avec Éric Facon, photographe (photos sur www.ericfacon.com « les chants unis des Amérindiens »).

Mapuches, Arhuacas, Aymaras, Guaranis, Huicholes, Lakotas… voix de la terre, tous ensemble, les peuples de l’aigle et du condor, chantent, dansent et prient.

Un événement a lieu tous les deux ans au Chili rassemblant des femmes et hommes médecine du  continent américain. Immersion aux coeur des Raices de la Tierra.

Novembre 2016, à une heure de route au sud de Santiago du Chili, coincée entre 2 cordillères, la petite ville de Graneros semble endormie dans la nature. Encore quelques kilomètres et le camping de Callejones, avec ses 19 hectares recouverts de séquoias géants, ouvre ses portes pour la 4ème fois aux Raices de la Tierra, littéralement les racines de la terre.

Un rassemblement spirituel au pied des Andes

Pendant 4 jours, la Kiva (large cercle creusé représentant le coeur de la terre créé pour l’occasion) va vibrer au rythme du tambour, des danses et des chants, tandis qu’en son centre brûlera en continu le feu sacré. Véritable rituel de guérison consacré sur tout le continent américain.

La veille de l’événement, les participants commencent à arriver et s’installent tranquillement. Des familles ont emmené matelas et tentes imposantes  pour passer ces 4 jours dans un confort douillet. En guise de bienvenue, un tipi se dresse fièrement à l’entrée. Pour l’instant, les coins tranquilles existent encore, mais bientôt chaque parcelle sera occupée, ne laissant que les chemins pour se déplacer sans encombre. L’organisation est bien rodée, plus de 4000 personnes sont attendues. Un bracelet rouge est remis après l’acquittement du droit d’entrée (environ 70 euros pour les 4 jours), tout est inclus des repas végétariens à l’emplacement pour poser les tentes. Les endroits clés où se dérouleront les cérémonies commencent à se dessiner : Kiva, temazcales (tentes de sudation où l’on vient se purifier) et le camp mapuche. Le parc est lui aussi délimité en  trois zones : calmes, familiales et jeunes. Les différentes activités sont déjà affichées. On trouve des ateliers sur les cycles de la femme, la grossesse, la guérison du masculin et du féminin mais aussi des échanges avec les abuelos (anciens).

Aucune armée de cameramens et de journalistes n’est convoquée pour assister aux rituels. Ce qui est plutôt bon signe, cette réunion est spirituelle et ne souffre pas de tapages médiatiques. La demande d’autorisation pour les photos n’a pas été chose aisée, la discrétion est donc de mise. Le maître de cérémonie Heriberto Villasseñor digne héritier de Tigre Perez ( le fondateur des Raices de la tierra), a été clair les Raices de la Tierra  ne sont pas à prendre à la légère, ce sont  « les Nations Unies de l’Esprit ». Une dizaine d’abuelos venant d’Amérique du Nord et du Sud ont donc répondu présent. Ils viennent du des États-Unis, du Mexique, de Colombie, du Pérou, du Brésil ou du Paraguay. Certains sont des fidèles comme Lorenzo Izquierdo, un mamo (sage Arhuaco), d’autres sont là pour la première fois à l’instar de cette sage guarani centenaire qui n’avait jamais voyagé hors de son territoire et est venue transmettre un message de la terre face à l’urgence climatique.

Premier matin, première cérémonie. Il est 5h00, il fait encore nuit noire et des feux ont été allumés tout près des temazcales. Il fait très froid, à l’aube, pendant le printemps chilien. Regroupés en cercle autour des feux, les anciens honorent par leurs chants et leurs paroles, les premières pierres des temazcales posées une à une dans les flammes. Les indiens Lakota, chantent, au son des tambours, des chants très doux que le cercle reprend en murmurant. A tour de rôle, les anciens des différentes tribus vont chanter et 4 feux vont être allumés. Nubia Rodriguez, la femme d’Heriberto, clôture cette première cérémonie. D’une voix douce, elle explique le caractère sacré des Raices de la Tierra. C’est une célébration spirituelle et non un festival. Des règles sont énoncées : Les femmes doivent si possible porter une jupe longue pendant les kivas, l’alcool et les relations sexuelles sont prohibés. « Nous devons tous comprendre que nous sommes rentrés à cet instant de la cérémonie du feu, dans un lieu sacré qui a besoin de l’énergie de tous. Nous devons être ici en conscience et donc faire très attention à nos pensées. La bienveillance, le bien-être et l’amour de toute vie sont les bases.» Pour conclure, elle remercie les ancêtres, la terre, le ciel, les enfants, moment de recueillement et de gratitude envers la vie, la mort et tout ce qui est.

Les temazcales, huttes de connexion

Aux premières lueurs de l’aube, pendant les 4 jours, une file se forme pour prendre part aux temazcales du matin. Chaque tente accueille 60 personnes, il y en a 6. Chacune est présidée par un des abuelos. Assis en cercle, dans le noir complet, sans aucune possession, tous les bijoux et habits étant retirés et laissés à l’extérieur, chants, paroles et silence alternent. Par 4 fois, les portes du temazcal s’ouvrent pour accueillir les pierres chaudes. La purification prend le temps qu’il faut, pas moins d’une heure.

Le soir, après la kiva, de nouvelles files apparaissent. Une file qui jamais ne tarit car dans l’esprit des participants, la cérémonie du temazcal est primordiale. Pour Deby, professeure de théâtre, venue en famille et enceinte de son deuxième enfant « le temazcal représente le ventre de la mère, c’est un lieu qui permet d’échanger et de se réconforter. Pouvoir le vivre avec des anciens décuple ce sentiment de bien-être. » Au Chili, comme dans beaucoup d’endroits en Amérique du Nord et du Sud, les maisons de sudation sont communes. On s’y réunit régulièrement pour chasser les problèmes, les chagrins et partager de la douceur.

Ana Luisa Solis, une des maîtresse de cérémonie, confirme «La cérémonie du temazcal est essentielle, elle s’étend dans de nombreuses régions du monde car elle propose de purifier la personne dans son ensemble. Le feu sacré et l’eau, deux élément fondateurs sont présents dans le temazcal. »

Les réveils mapuches

Tous les matins, à 5h, les kultrun (tambours) retentissent pour la cérémonie mapuche, llelipun. Un cercle dansant, la présence magnifique des chevaux, une cérémonie où les étrangers ne sont habituellement pas conviés. Ici, elle est ouverte à tous. Autour du feu sacré, la danse, terrienne, les pieds martelant le sol, peut durer des heures jusqu’à l’installation du soleil. Les Mapuches, tout au long de ces 4 jours, vont faire la démonstration de leur puissance et de leur énergie. Leur camp situé à côté de l’entrée, de l’autre coté des temazcales, est imposant. Des tentes de repos sont dressées aux limites du campement, d’immenses bâches ont été montées pour le partage des repas, les réunions et les rencontres. Les chevaux paissent dans un coin. Des branches de canelo, l’arbre sacré des machis (les guérisseurs) ont été plantées et parées pour devenir un lieu de recueillement. Les Mapuches sont nombreux, ils sont les hôtes de cette terre chilienne. Les Raices leur permettent de sortir de leur isolement et de partager avec les autres peuples sur les différentes batailles juridiques et les emprisonnements injustes qui les secouent. Le  peuple Mapuche a toujours farouchement préservé sa culture, ils ont résisté aux Incas puis aux conquistadors. Mais, l’actualité est rude, une vieille machi a été jetée en prison pour avoir défendu une partie de son territoire. Il n’est pas facile d’échanger avec eux, la méfiance est de mise.

A l’origine, une légende

Passent les filles aux longues robes fleuries, les garçons à barbe, les couleurs bariolées, les ponchos et les pieds nus, un tourbillon de jeunesse aux sourires éclatants…Revival hippie les Raices ? Pas seulement car cette réunion de sagesses ancestrales est née d’une vision.

Une prophétie traverse les siècles: un jour, l’aigle et le condor voleront ensemble. L’aigle symbolise les peuples au nord du Nicaragua et le condor, ceux au sud. L’aigle représente le faire, le condor, l’être. Il est temps de rassembler les savoirs.

Heriberto est formel : « Sur terre, l’heure est au changement, et l’énergie doit être augmentée pour aider ce passage. Pour cela, il faut la force des natifs, l’unification ou plutôt la réunification de tous ces peuples. Des siècles plus tôt, ces cérémonies existaient et tous les peuples, du nord au sud, se retrouvaient en un point de convergence en Amérique centrale. Tigre Perez, le fondateur des Raices, a eu la vision de cet événement, alors qu’il se trouvait avec les Dineh (Navajos). Ces peuples dont les traditions orales se perdent, ont besoin de se rencontrer afin d’unir leur connaissance. Les langues natives sont de l’énergie pure. Autour du feu, la parole devient magique. Elle est une force, elle donne le sens. La mission des Raices est de rassembler toutes les nationsCes peuples entretiennent un dialogue constant avec la nature et ne cessent de clamer plus de conscience. »

Les kivas, 2 fois par jour

L’odorat exacerbé par le sucré du tabac blond, le palo santo et la sauge citronnée, les plantes sacrées embaument toutes les cérémonies. Les dignitaires font face à la kiva, parés de leurs plus beaux atours. L’aspect vestimentaire des anciens n’a rien de folklorique, c’est une expression de l’appartenance à leur communauté et ces vêtements ont vertu de protection. Ainsi au deuxième jour, lorsqu’une des machis (guérisseuse mapuche) donne symboliquement sa cape à la femme médecine Lakota, l’émotion est à son comble.

Il est l’heure de prier ensemble et d’écouter la parole des sages matin et soir. C’est le temps de la kiva.

Les jours passant, la ferveur augmente. Les visages sont devenus familiers. Les belles défilent dans leurs habits colorés, jupes longues, coiffures, chapeaux, foulards, tous les mélanges sont permis. Les gens se sourient et se retrouvent au même endroit. On ne sait pas grand chose les uns des autres mais les embrassades ponctuant la cérémonie, mettent le sourire aux lèvres et apportent son flux de chaleur. C’est le fameux abrazo des sud américains, une bise et on se serre dans les bras.

Tous les jours au même endroit s’assoit une femme seule de 55 ans venue de San Felipe (Chili) «  je n’ai pas trop d’attentes : tout ce qui se présente est le bienvenu. Ici, je participe à des cercles de femmes. Je vais au temazcal. Je suis là aussi pour renouer avec l’amour de la terre, la Pachamama, et le transmettre à mes petits enfants. C’est important qu’ils aient plus de conscience, qu’ils soient proche de la nature. Je viens pour vivre une parenthèse dans ma vie et prendre la bonne énergie de ce lieu ». Une femme toute simple, elle n’a l’air ni perdu, ni illuminée, juste une femme qui pense enfin à elle.

Au fil des témoignages, les mêmes valeurs reviennent sans cesse dans la bouche des participants : liberté, ouverture d’esprit et une furieuse envie de changer la société dans un respect de la singularité de chacun. Le public se compose d’une grande majorité de femmes seules mais aussi de familles. Ce sont des retrouvailles avec les racines profondes du continent américain, les racines de leur terre. Les Kivas sont appréciés comme des moments de prières hors des diktats des religions. Des moments hors du temps où les danses du soleil, les odorantes plantes brûlées et le son du tambour relient à la dimension sacrée de la nature : on remercie le soleil, on remercie cette journée qui se finit doucement, on remercie ses voisins de kivas. C’est la fameuse medicina qui regroupe tout ce qui fait du bien au corps, au coeur et à l’âme.

Cette composante spirituelle que nous retrouvons dans les kivas ou les temazcales témoigne du besoin des chiliens de se reconnecter à une dimension supérieure mais de façon libre et non religieuse. En cela, on peut affirmer que Les Raices sont un exutoire à une société chilienne encore trop imprégnée par le culte catholique.

Benjamin, 38 ans, un français qui vit à Santiago et qui vient aux Raices depuis 6 ans , témoigne « Raices de la Tierra est plus que tout un lieu de rencontres et la possibilité de créer des liens. Les ateliers donnent des informations sur un autre mode de vie. Au Chili, la cosmogonie andine est très présente dans la culture malgré les nombreux problèmes interculturels. »

Les populations indigènes sont peu présentes chez les visiteurs. Mais en discutant, nombreux sont ceux qui ont des origines mapuche. Ici en terre chilienne, le public est particulièrement réceptif, l’enthousiasme monte jour après jour jusqu’à son apogée, le dernier jour.

Les cercles des Anciens

Ana Luisa Solis, abuela maya toltèque, explique qu’un changement de conscience est bien visible. Depuis les premiers rendez-vous, elle a vu arriver de plus en plus de familles. « Le monde entier a besoin de se reconnecter à ses origines. Les populations indigènes ne connaissent ni le stress, ni l’angoisse des civilisations occidentales. Il y a certainement un chemin à retrouver ».

Le troisième jour, elle animera, seule, un cercle de réconciliation hommes, femmes dans lequel elle invoque la nécessité de la réunification du masculin et du féminin. D’un geste précis, elle prend son tambour, et d’une voix forte, petite femme soudain devenue déesse, elle répète comme un mantra « somos un solo corazon » (nous sommes un seul coeur) face à des centaines de personnes. Un hymne à l’amour si fort que les visages se remplissent de larmes, de rires et de reconnaissance. Une expérience saisissante.

Plus loin, sous un arbre, Tom, un des fidèles des Raices, chef lakota, personnage haut en couleur à la carrure imposante, clame que « cette réunion est importante pour s’exprimer, se relier à la nature et partager. Mais il revient aux peuples indigènes d’utiliser toutes les technologies comme les réseaux sociaux, la loi pour se faire  entendre. L’erreur serait de s’isoler et de ne chercher la solution que dans la prière. » Des paroles qu’il adresse aux Mapuches.

Le coeur blessé de la terre et de ses gardiens

Ces premières nations réunies dans un même lieu pour 4 jours de célébrations de la terre, sont sans nul doute les gardiens de la terre. Rencontre oecuménique, les revendications ethniques n’existent pas. Ce n’est pourtant pas un monde monochrome, c’est un monde riche de ses différences mais unis par la prière. « Le monde a besoin de fous, de gens comme vous et de médecina (…) le pardon est un médicament très puissant à pratiquer tout le temps »  résume Heriberto, mexicain, maître de cérémonie.

Tous reçoivent des échos alarmants sur l’état de santé de la planète. Au coeur de toutes les cosmogonies, la terre, la madre naturaleza, la mère, la nourrice est celle qu’il faut honorer et respecter . Or, elle souffre de plus en plus et il devient urgent de l’écouter. En somme, leur cri est un discours écologiste, porteur de bon sens. Ces peuples qui revendiquent le droit d’être appelés nations, se retrouvent ensemble portés par le même désir de protéger la terre. Ces peuples comme les Guaranis, très isolés, réussissent le pari de parler, d’échanger ensemble pour faire avancer leur reconnaissance et protéger la terre. Car si les raices sont avant tout un rassemblement spirituel, il n’en reste pas moins politique. En interrogeant le machi mapuche, Christian, celui-ci ne peut distinguer le culturel du spirituel, tout est lié. Les langues se délient pendant les cérémonies, les problèmes passés et actuels sont bien présents. Une machi injustement incarcérée est évoquée. On parle aussi de standing rock et des défenseurs de l’eau.

Ainsi, la conjonction de ces nations ici même au Chili ébauche la possibilité d’un autre monde. L’humilité et la joie des abuelos, soeurs et frères d’âmes pacifistes, leur résistance acharnée à préserver leur mode de vie traditionnel et par la même à maintenir la biodiversité et l’équilibre de la planète sont un exemple à suivre. Selon eux, les lieux  naturels sacrés doivent être protégés car ils cachent en leur sein les trésors de la vie même.

Ces réunions séculaires qui existaient plusieurs siècles auparavant, réapparaissent maintenant et permettent l’union entre ces nations souvent isolées. Là où des institutions mettent des années à organiser une rencontre, il a suffi qu’un seul homme suive son rêve pour que soient réunis l’aigle et le condor, plusieurs fois par an, dans plusieurs pays. Un contre-pouvoir, où sans officiels, sans administration, ils s’essaient à une parole pacifiée et cherchent à faire bouger les lignes.

A entendre les cris de colère de la grand-mère guarani centenaire, on devient tout-petit et on se dit qu’il est urgent d’agir : « la terre est fatiguée, nous la maltraitons beaucoup trop, et nous maltraitons la féminité, les mères et les grands-mères à travers cela. »

Epilogue

La dernière nuit, l’ambiance est à son comble, les danses folkloriques s’enchainent dans des rondes endiablées. Le coeur est à la fête et à la musique, toujours dans cette bonne humeur simple et joyeuse. Adrien, français de 40 ans, grand amateur de festival électro, y retrouve «  la même fièvre sans drogue, sans agressivité, ni préjugés »

On garde en soi longtemps l’aura de ces belles rencontres. Au fond, les Raices sont une  école où l’on écoute la parole des sages. On entrevoit la possibilité d’une vie simple et reliée. C’est un concentré d’intelligence collective, une issue de secours à la société moderne et défaillante. Pourrons-nous nouer des démarches collectives à l’instar des Raices ?

La kiva est le coeur de la terre. A la fin, tout le monde emporte un peu de ces vibrations chez soi.

Le feu ne devrait pas s’éteindre.

Note : Les Raices sont structurées par le 4, chiffre important dans les traditions, il est partout : 4 animaux dessinés dans la Kiva : le condor, le lama, la baleine et le cerf, archétypes qui illustrent les points cardinaux. les 4 phases de la lune, les 4 moments de la journée, il sera le cycle des raices : 4 jours pour plonger au coeur d’une cérémonie séculaire. Le premier jour est dédié aux esprits, le second à la famille, le 3ème jour aux ancêtres « nous sommes les rêves de nos ancêtres » et le dernier est un jour pour soi.

Magnétique Groenland

Article publié sur Beforgo.com le 12/02/18

Qu’est ce qui nous fait aller toujours plus au nord ?

Affronter le grand blanc ? Est-ce, comme pour le voyage dans le désert, une envie de nettoyer son cerveau, trop sollicité visuellement et trop rivé aux écrans d’ordinateur? Peut-être est-ce aussi les dernières terres à conquérir, celles qui ne vivaient qu’au travers des récits des grands explorateurs et qui sont maintenant plus accessibles?  Est-ce cet engouement pour l’Islande, une terre de feu et de glace, qui appelle à aller encore plus haut, plus extrême ?Au Groenland, on parle le danois, l’anglais et l’inuit. Appartenant au royaume du Danemark, cette immense île blanche et glacée est posée comme au sommet du crâne de la Terre. L’Amérique et le vieux continent  sont à 4 ou 5 h d’avion vers l’est ou l’ouest.

Au Groenland, l’hiver, la mer sert d’autoroute, 20 centimètres de glace la recouvre, les icebergs sont des montagnes immobiles et on croise des bateaux pris par les glaces. Autrefois, seul moyen de transport, on croise encore beaucoup de mushers avec leur attelage, et plus fréquemment des motoneiges.

L’hiver, il fait -20° mais l’air y est incroyablement sec. Si sec qu’on ne peut pas faire de bonhomme de neige, seulement des lancers de confettis de neige.

Le café internet dans les villages est un point de rassemblement, fenêtre sur le monde qui palpite derrière les écrans. Ici, tout semble si paisible. Les villages ont des maisons colorées qui contrastent avec l’immensité blanche. Ces couleurs sont un code, elles représentent les professions de leurs habitants.

L’avion ou l’hélicoptère sont les moyens de transport de l’hivernage. À Uummannaq, petite ville de 1200 habitants au sud-ouest qui vit de la chasse et de la pêche, il faut prendre 3 avions pour se rendre à l’école. En été, les icebergs libérés des glaces quittent la baie et s’acheminent dans l’Océan Arctique, les déplacements se font alors en bateau.

Les Inuits, peuple héroïque

Il est toujours fascinant de se demander comment les peuples ont survécu à de pareilles conditions de froid et d’isolement, « des sociétés ancestrales au destin héroïque » disait Malaurie.

Les Inuits savaient survivre dans ce désert de glace. Mais tout a évolué très vite, trop vite… Beaucoup se sont perdus, oubliant les traditions et s’enfonçant dans les méandres d’une vie sans boussole. À nouveau, on réapprend de la nature. On transmet aux enfants la force des Inuits en héritage : se repérer dans ce désert et recontacter leur énergie vitale. Patience, persévérance et détermination telle est la loi de la Nature. La rudesse de celle-ci apprend bien plus aux enfants des parents perdus. Quel sentiment de liberté face à la banquise quand on glisse avec son attelage !

Dépaysement absolu.

Au fond des fjords, les villages. La glace. On pourrait penser monotonie, lenteur d’un temps sans fin, noir l’hiver, lumière éternelle, l’été. Mais la glace est vivante, le glacier Sermeq Kujalleq le plus gros fournisseur d’icebergs de l’hémisphère nord hurle sa fureur, se mutile et disparait trop vite à cause de ce climat déréglé. Sensations fortes en Groenland, si calme et paisible d’apparence, d’un coup sauvage, les icebergs grondent, la glace s’effondre. Puissance extrême.

L’été, le jour dure 3 mois, soleil de minuit. L’hiver, les nuits sont longues, aurores boréales. Terres d’aventures, d’expéditions, moments uniques dans l’austère beauté monochrome, un seul esprit, celui de la liberté et du savoir faire séculaire.

Ce voyage ne convient pas à tous. Il n’est pas aisé de se rendre au Groenland, surtout en hiver. Il n’est pas aisé car il faut remplir les vides abyssaux d’un espace aussi vierge. Une réelle confrontation à soi, à sa capacité d’adaptation. Mais, un jour, nul voyageur n’échappe à l’appel du Grand Nord ou du Grand Sud, certainement pour réunir ses pôles, retrouver son nord, bien loin de son quotidien.

Notebook

Lettre à un Inuit de 2022, Jean Malaurie
I love Greenland compte Instagram
Groenland – Faut pas rêver du 15/01

L’appel de L’Iran, le poème du Moyen-Orient

C’est un article particulier, un article sur un pays où je n’ai jamais mis les pieds, mais qui me fascine depuis des années : l’Iran.
Dans les années 70, c’était une des étapes sur la route de Katmandou.
Fin des années 90, je travaillais en agence de voyages, et sur une unique brochure, apparaissait un circuit en Iran. Irrésistible attirance et retour en grâce d’une région du monde où plus personne ne mettaient les pieds.En Inde, les Parsi, tout droit venus d’Iran et installés majoritairement à Bombay attiraient ma curiosité. Ils pratiquent le zoroastrisme, et leurs funérailles ont encore lieu sur des tours du silence.

On peut réprimer la politique qui sévit là-bas, refuser de porter le voile en tant que femme, mais Il n’y a pas de mauvais endroits quand on voyage pour rencontrer les gens.

Tout visiteur doit être capable de faire la différence entre les citoyens d’un pays et son gouvernement. Il est donc légitime de voyager dans un pays dont on n’approuve pas la politique, ne serait-ce que pour rencontrer ce peuple qui, la plupart du temps ne fait que subir. Et le peuple iranien est généreux, attachant, cultivé et paradoxal.

Rencontre avec Nathalie Lefèvre, directrice de Radio médecine douce, auteure, conférencière et coach en amour de soi.

Son visage racé et son port de tête altier, lui donne des airs de princesse orientale. Iranienne par son père, elle m’avoue que son visage est devenu plus typé au fil des ans, comme si ses racines devaient remonter. Une lettre écrite au retour de son premier voyage m’a touchée, moi,  l’européenne libre. Cette lettre s’intitule « lettre à Sayan »

J’ai donc voulu l’interroger sur ce voyage, cette plongée dans le miroir. Elle m’a parlé de la femme iranienne, de la délicatesse de l’art iranien, de son amour pour cette culture, de ce pays de lettrés raffinés et accueillants.

Quels ont été tes premiers souvenirs de l’Iran ?

« Longtemps, je n’y ai pas prêté attention. Hormis le norouz ( nouvel an iranien), que nous fêtions chaque année avec mon père, je ne me souviens pas d’autres fêtes et je n’ai pas appris la langue. Mon père a vécu un tel traumatisme en s’exilant après la révolution qu’il me parlait peu de son pays. Mon voyage, l’an dernier, m’a ouvert les yeux sur cette part iranienne. J’ai pu me rapprocher de mon père. Le plus amusant est que dès l’aéroport, on m’a parlé perse, j’ai été reconnue comme une enfant du pays. »

Comment s’est passé ton voyage ?

« Je suis partie avec une amie. Voyager seule ou entre femmes n’est pas un problème là-bas, les gens prennent soin de vous. Accueillies à notre arrivée chez un ami de mon père à Téhéran, nous avons été considérées comme les filles de la famille. Nous sommes restées à Téhéran où Sayan (la fille de mon hôte) nous a présentées à ses amis. Nous avons pu échanger avec la jeunesse iranienne. Puis, nous sommes allées à Ispahan. J’ai adoré cet endroit. C’est la ville du raffinement. L’art m’a bouleversée, les mosquées et palais des mille et une nuits, les volutes bleues des coupoles, les jardins, tout resplendit de poésie. Pour les futurs voyageurs, prenez le pouls du pays et rester vous -même en respectant les codes. Dans la rue, si nous portions des voiles trop couvrants, les femmes nous le faisaient remarquer, nous n’avions pas à nous cacher inutilement. C’était notre chance»

Parle nous de la jeunesse iranienne et des femmes ?

« Le pays évolue. Encore trop lentement pour Sayan, 35 ans, qui vit chez ses parents car elle n’est pas mariée et ne compte pas l’être. Deux types d’Iraniennes s’affrontent, les conservatrices et les autres, plus libres qu’on reconnait aux foulards portés très bas couvrant à peine les cheveux.  Les femmes ont le droit de fumer dans la rue, mais n’ont pas le droit d’enlever leur voile dans les lieux publics. Les femmes iraniennes sont très maquillées, aucune ne sortira le visage nu, sans artifice. Elles se rejettent, elles se teignent en blonde, modifient leur visage et leur corps à coups de bistouri. Les chirurgiens esthétiques prolifèrent. Elles sont dans un tel désir de perfection. Je souhaite traduire mon livre « c’est décidé, je m’épouse » ( parution mai 2018) en perse et le présenter là-bas. C’est un livre qui parle de l’amour de soi, elles ont besoin de ce reconnecter à cet  amour. Elles souffrent de ne pas avoir de choix, le choix de boire un verre librement dans la rue, de porter le voile, ou de vivre seule.

Le matriarcat est dissimulé, dans le foyer, ce sont elles qui dirigent. Les femmes sont fortes, ce sont souvent elles qui manifestaient au moment de la révolution.

La jeunesse, elle, est effrontée. Le rap iranien, à fond dans les voitures, nous sommes allées fumer le narguilé dans les montagnes. Ils savent contourner les lois pour se retrouver. Une jeunesse frondeuse qui invente sans cesse, instagram est leur roi et le selfie leur couronne »

Quel mot résumerait ce pays ?

« Deux mots : Générosité et coeur ouvert. Les Iraniens sont touchants, serviables, débrouillards « à l’iranienne » et ont un grand sang froid. Jamais ils ne perdent la face. On peut bien sûr visiter l’Iran pour ses villes musées, mais c’est son peuple qui fait l’atout de ce voyage. »

Quelques repères

Le nouvel an iranien, le norouz se fête le 21 mars. En Iran, on fait un bon dans le temps, les Perses sont en l’an1396 !

Attention, l’anglais n’est pas courant. Le langage des signes fonctionne à merveille.

Ispahan, Shiraz, Persépolis, les terres zoroastriennes, les caravansérails, tant de noms qui émerveillent.

Paris : centre culturel Iranien : Pouya 48, quai de Gemmages 75010 Paris

Lectures

Passeport à l’iranienne de Nahal Tajadod, cette intellectuelle qui vit en France a dû retourner dans son pays pour refaire son passeport… Une épopée entre agacement et tendresse.

Les pintades en Iran : un guide très girly écrit par une journaliste française installée là-bas. Les pintades sont le titre de la collection.

Derrière les portes closes Stephan Orth, ce journaliste allemand a parcouru l’Iran en coachsurfing. Pratique totalement illégale mais qui lui permis de « lever des voiles »

Persepolis Marjane Satrapi la BD qui raconte l’installation des ayatollahs et la perte de liberté.

Iran 2017 un nouveau visage, hors série Le Monde

Rumi pour vibrer de toute la poésie d’un peuple.

Lettre à Sayan de Nathalie Lefevre (www.cestdecidejemepouse.com)

Sayan, ce matin, en quittant ton pays, celui qui t’a vue venir au monde, mes pensées sont pour toi.

Nous partageons nos origines, mais pas notre destinée. Aujourd’hui, je rentre dans un pays qui m’offre la liberté d’être une femme,. Qui m’en fait ressentir la bénédiction. Car, tu sais, Sayan, être une femme est une chance. Pour moi, sûrement plus que pour toi. Je connais ta détestation pour un pays qui tente souvent de te réduire et te soumettre. Je comprends ton envie de fuir au plus vite  une terre qui n’offre pas l’accès à la légèreté, la liberté. Sayan, je vois en toi une soeur. Nos traits sont semblables et nos envies communes. Tes blessures je les partage, tes aspirations je les entends. Sayan toute ma vie, j’ai refusé de baisser les yeux devant des hommes irrespectueux. Toute mon existence, j’ai été blessée devant la misogynie, l’intolérance, la soumission. Mais chaque jour, j’ai eu le choix. De leur dire non. De m’affirmer. D’être libre sans un homme ou d’être libre d’avoir besoin d’un homme. Chaque matin je peux choisir, si j’ai envie de me montrer dans ma féminité. Ou de m’enrouler dans un cocon de frilosité. Sayan ma soeur, sache que toutes les femmes libres n’ont pas conscience de l’être. Elles se soumettent au diktat, cette fois non religieux, mais de leurs propres conditionnements. Sayan grâce à toi en ce jour, j’affirme en moi que la liberté part du coeur, et s’affirme dans l’âme. Merci d’être un trésor que la vie n’a pas oublié mais dont le coffre semble un peu scellé. Je sais que tu trouveras la clef.

L’art de vivre japonais

Article publié sur Beforgo.com

Le Japon est fascinant. En tant qu’occidentaux, nous sommes souvent perdus par la manière d’être des Japonais. Le film « “Lost in translation » ou les livres d’Amélie Nothomb décrivent cette perte de repères et le sentiment d’impénétrabilité qui en émerge. Nous allons donc nous plonger au coeur du patrimoine culturel, à l’origine de cet art de vivre.

Un peu d’histoire

Pendant sa période féodale, environ 700 ans, ce pays a été coupé du monde. De cet isolement est née une longue introspection, une philosophie de vie, éloge de la lenteur et du minimalisme. Le Japon ne s’est pas sclérosé, il a su magnifier ses arts et les intégrer dans la quotidien. L’ouverture au monde extérieur a certes repris depuis 150 ans, mais les traditions restent ancrées. La société nippone est extrêmement codifiée. L’individualisme s’efface devant le collectif. Le respect de l’autre s’impose jusqu’à l’oubli de soi.

Au Japon, l’art de vivre est élégant, chaque geste compte. Loin du tourisme de masse et de l’affluence attendue pour les Jeux Olympiques de 2020 à Tokyo, partons à la découverte de ses plus fameuses singularités accompagnés par Sébastien Moncus, fondateur de My Taiken.

Marié à une Japonaise dont la famille est issue de la tradition du théâtre Noh, ce breton, vit  à Tokyo depuis de nombreuses années. Il a imaginé my Taiken pour valoriser la culture traditionnelle japonaise et la garder vivante. Taiken signifie expérience en Japonais. Il lui  semble primordial de proposer l’accès aux arts fondamentaux comme l’ikebana (l’arrangement floral), le shodo (la calligraphie), le théâtre noh et bien sûr, la cérémonie du thé. Pour chaque expérience, 5 personnes maximum sont initiées par des maîtres. Sébastien souhaite défendre ce patrimoine culturel immense. Aujourd’hui, le pays oscille entre le luxe occidental et les traditions. Mais, dans cette société en pleine mutation et en recherche d’elle-même, il remarque que les jeunes reprennent contact avec la nature et redécouvrent leur héritage culturel.

Quand on l’interroge sur ce qui l’étonne encore, il nous répond :

« L’art de vivre se traduit par un grand respect de l’autre. Dans les transports en commun, le silence est de rigueur, beaucoup dorment pendant les trajets en métro. L’étranger qui parle fort ou répond au téléphone est mal perçu. La recherche de l’harmonie et de l’équilibre sont les quêtes permanentes de la société japonaise »

Pour approcher la philosophie japonaise, la cérémonie du thé est la première des expériences à connaitre.

Le cha-no-yu

La spiritualité japonaise que l’on retrouve dans la cérémonie du thé répond à 3 règles : prendre son temps, apprendre à se connaitre et se rapprocher de la nature. Une cérémonie de 2 heures nécessite 6 h de préparation et comprend les gâteaux de Kyoto, des fleurs, du charbon et le savoir-faire du maître comparable à une méditation.

Le thé est le maître de l’art de vivre. Un livre fait office de bible à l’introduction de la pensée, du savoir être japonais : le livre du thé d’Okakura Kakuzo. Le thé comme art de penser, de vivre, art d’être au monde. Il parle de sagesse et de délicatesse. Il parle de savourer l’instant présent et de lenteur.

Extrait du livre du thé : « la cérémonie du thé est plus qu’une idéalisation de la manière de boire son thé, c’est une religion de l’art de vivre ».

Tout dans la société traditionnelle japonaise découle de cette cérémonie. La méditation, le zen s’exprime dans cet acte empreint de lenteur et de raffinement.

Le raffinement c’est le mot qui exprime le mieux la culture japonaise. Impulsion poétique de chaque geste. Tous les détails de la vie domestique, la vaisselle  délicate, la façon de servir, sont empreints de cet esthétisme. Dominique Loreau en parle aussi très bien dans  son livre « l’art de la simplicité ». Elle reprend les enseignements de sa vie au Japon : le minimalisme, la beauté et la grandeur du quotidien.

Visites au temple

Deux dates sont incontournables pour les Japonais : le 01 janvier et le 15 août. Durant ces 2 journées, les familles se retrouvent et se rendent aux temples. À chaque étape de la vie correspond une visite au temple. Pour ses 20 ans, la jeune femme est consacrée et revêt un kimono pour une cérémonie bien particulière, le Seijin

le Tokonoma et l’Ikebana

Un habitat japonais est souvent réduit à sa plus grande simplicité. Le bien-être, l’art de vivre réside dans la simplicité. Chaque chose est à sa place, pas de superflu. La dimension esthétique est néanmoins présente. On la retrouve dans les Tokonoma, petite alcôve surélevée où disposer les fleurs, place d’honneur dans le foyer.

Dans les immeubles modernes, on peut déplorer la disparition des Tokonoma. Elle entraine une perte d’identité et de contact avec la nature pour les urbains. La société nipponne est très codifiée. Quand les traditions disparaissent, c’est une part spirituelle de la société qui se meurt.

Du tokonoma découle l’ikebana, l’art de l’arrangement floral, le but étant de composer un bouquet ou une mise en scène dans une recherche esthétique de simplicité.

Kyoto, anachronique

Un symbole de cet art de vivre est, sans nul doute, Kyoto. Le centre culturel et religieux du pays incarne ce Japon éternel. Kyoto signifie la capitale de la paix et de la tranquillité. Kyoto et ses rues restées en suspens, les geishas qui se dévoilent, nous transportent dans un Japon millénaire.

Le wabi-sabi

Expression désignant à la fois l’esthétisme japonais et sa spiritualité. Vous l’aurez compris, les deux sont intrinsèquement liés. Elle signifie simplicité et minimalisme. Revenir à l ‘essentiel jusqu’au dépouillement. Wabi est le principe de simplicité, nature, mélancolie et sabi celui de la patine du temps, du travail de l’homme.

Haïkus

Petit poème bref célébrant l’évanescence des choses.

Pays des Haïkus où l’art de capter la poésie dans le moindre souffle d’air et d’en faire une phrase remplie de sens. On adore le beau jusque dans les moindres détails du quotidien. Exit les trivialités, place à la grâce de chaque instant.

« j’épluche une poire

Du tranchant de la lame

Le goutte à goutte sucré »

Masaoka Shiki

« De temps en temps

les nuages nous reposent

De tant regarder la lune »

Matsuo Bashō

Vous l’aurez compris, l’art de vivre japonais, c’est la sophistication poussée à l’extrême de la simplicité. Difficile à mettre en mots, n’est-ce pas ? Mieux vaut s’en imprégner en goûtant à ces expériences séculaires lors de votre séjour. Vous toucherez du doigt cette culture où l’art de l’épure en est la quintessence.

Sources

www.my-taiken.com :l’art de la simplicité de Dominique Loreau

Le livre du thé d’Okakura kakuzo

www.unhaiku.com

Le Havre, port de l’enfance

Le port du Havre, l’alibi pour partir au plus vite, rincé par les pluies de la Manche. Une skyline qui se dessine en fond, le vent, la lumière, une poésie moderne, visage du nouveau monde. Le Havre brûla, ne laissant que des cendres, devenant  la ville la plus sinistrée de France au milieu du 20 ème siècle. Avant-gardiste dans son architecture, incomprise jusqu’à maintenant,  elle insuffla un style désavoué jusqu’alors.

Auguste Perret, si tu savais comme j’ai détesté ton béton se fondant aux ciels gris maritimes, le crachin, la lumière pâle lavée par les vents. Sans soleil, lui qui préférait ne jamais resté trop longtemps, par ennui sans doute, comme nous, provinciaux en CDI bloqués ici dans ce cul de sac.

Oscar Niemeyer, l’architecte brésilien et communiste fut appelé à créer le centre culturel dans les années 80.  Quelle controverse que ce  volcan bétonné ressemblant à un pot de yaourt renversé ou à une centrale nucléaire ! L’art fait violence parfois à l’harmonie du beau. Pourtant ce pot de yaourt était bien fondu dans le paysage. Aux Havrais de l’adopter ou de l’ignorer.

Aujourd’hui, 21 ème siècle, une certaine légèreté a envahi ses rues. On acclame ces architectes visionnaires et  l’Unesco a béni cette ville. Peut-être le fait de s’éloigner, de prendre du recul, permet l’appréciation et la tolérance, comme une mère qui voit grandir son enfant. Je ne suis plus enfant du Havre, j’ai passé plus de temps dans le sud, à la diagonale de cette ville, dans la rebelle Marseille. Marseille adulée par ses habitants, impossible à quitter. Le Havre, elle, vit avec eux un amour moins charnel, mais fidèle, un peu las, sans passion comme un vieux couple.

À la diagonale, à l’opposé, ici, au sud, j’ai cherché cette lumière et le bleu de la mer. J’ai gardé au fond des yeux les nuances grises et vertes de la Manche et de ses galets. Une fille d’ici et d’ailleurs, je ne souhaite appartenir à personne, mais je suis fille des ports. ils m’enchantent où que j’aille et donne toujours cette possibilité de partir, vision très romantique et romanesque d’une réalité tout autre.

Sur les traces de la route de la soie

Publié sur beforgo.com le 26/01/18
Arte est notre pourvoyeur de belles émissions de voyages aux approches originales. « La route de la soie » est l’une d’elle. Rencontre avec Alfred de Montesquiou, grand reporter, prix Albert Londres 2012, et auteur du livre « la route de la soie », éditions du chène.

Il y a des pays, des traversées où l’on part avec son imaginaire bercé aux récits de l’histoire, mais ce qu’on y découvre peut dépasser toutes nos espérances. En Europe, nous avons toujours été obsédés par l’Asie, ses épices. La route de la soie ou plutôt les routes de la soie étaient des pistes caravanières, des routes économiques, intellectuelles et spirituelles. Se rencontraient les voyageurs, explorateurs, marchands… Des cultures disparates et complémentaires qui n’ont cessé de s’interpénétrer.

Ce documentaire et ce livre passionnants racontent notre monde d’hier et d’aujourd’hui, et démontrent toute la richesse apportée par l’ouverture à l’autre.

Le fil conducteur du périple  : « Où commence l’Orient et où finit l’Occident? ».

Un compagnon de route, le livre de Marco Polo, « le devisement du monde ».

Quand a commencé votre goût des voyages ?

À 16 ans, je suis parti en Grèce, puis à 18 ans, en Syrie avec 1000 francs en poche. Je suis resté 2 mois sur place. L’appel du voyage, je l’ai toujours eu. J’ai grandi entre l’Angleterre et les États-Unis dans une famille qui m’a appris à regarder le monde non pas comme un étranger mais comme une famille élargie. J’ai commencé l’arabe à Hypokhâgne, j’avais en quelque sorte passé un pacte avec mon grand-père arabisant. Je parle arabe couramment. À Science Po, j’ai obtenu la bourse Max Lazard avec laquelle j’ai traversé le Sahara en compagnie des Maures.

Vous êtes un aventurier

J’ai toujours pensé qu’il fallait que j’ai un métier. Le métier à la croisée de l’aventure et de l’écriture, mes deux passions, est le journalisme. C’est ainsi que j’ai embrassé la profession. De 2004 à 2015, j’ai été reporter de guerre. J’ai couvert le Moyen-Orient sur ses blessures et fêlures. Aujourd’hui, j’ai envie de plus d’humanité, d’un autre rapport avec les gens et le temps, je suis passé au documentaire.

Ce reportage, vous l’écrivez en introduction de votre livre, a changé la vision de votre métier

À bientôt 40 ans, je me suis demandé à quoi je désire passer mon temps ? J’ai envie d’un journalisme militant et d’appréciation, d’un journalisme de valorisation. D’un point de vue hédoniste, ce documentaire a été tourné dans la région que j’aime le plus au monde. J’en avais assez de n’y couvrir que l’échec humain.

Pour ce long voyage qu’est la route de la soie, comment vous êtes-vous déplacé ?

Nous passions entre 2 semaines et un mois dans chaque pays. Nous avons utilisé tous les moyens de transport locaux, le train en passant par le Yak et le chameau. J’aime beaucoup le train qui permet de rencontrer les gens et d’avoir le temps de se parler.

Vous avez commencé ce périple par l’Iran pour lequel vous avez obtenu vos visas étonnamment vite

Oui,  je n’avais jamais mis les pieds en Iran. Auparavant, tous mes visas avaient été refusés. Il est vrai que pour un reportage à visée culturelle, les autorités iraniennes n’ont pas fait d’histoire. Les Iraniens honorent leur passé. Ce pays est fascinant, subtil et complexe. Les Iraniens sont érudits, et sont fiers de leur culture perse. Le zoroastrisme* est valorisé et bien vu par le gouvernement. C’est le peuple le plus cultivé que j’ai rencontré. Ce voyage m’a conforté dans l’idée que la conversation entre les peuples est intarissable et sans obstacle.

Quelle a été votre plus grande surprise, votre coup de coeur ?

Sans nulle doute, Tachgorgan, une vallée secrète à 4000 mètres d’altitude entourée de  falaises situées en Afghanistan, auTadjikistan… L’épicentre de la route de la soie. Les tadjiks sont chinois mais ressemblent à des européens. Ils se disent les descendants d’Alexandre le grand. Il est très compliqué d’y séjourner, on doit posséder un laisser passer des autorités chinoises.

Que pensez-vous de cette autoroute commencée par la Chine qui reliera l’est à l’ouest ?Quel futur pour l’Asie centrale ?

Ce projet est pharaonique. Il coûte 1000 milliards de dollars. Il va servir à désenclaver le Xinjiang   et permettre le transport des hydrocarbures de l’Asie centrale vers la Chine. Pour moi, il ne pollue pas le paysage. L’autoroute traverse des étendues tellement vastes. Elle sera la nouvelle route de la soie version 21ème siècle. Rappelons que la route de la soie a fait sortir le meilleur des civilisations. L’européocentrisme est remis en cause car c’est la Chine qui est au coeur de cette route, c’est elle qui produisait la soie.

Je recommande d’aller faire un tour dans la gare d’Ürumqi, la capitale du Xinjiang, immense, elle montre l’importance des échanges de voyageurs sur ce territoire.

les coulisses du reportage

9 mois de tournage segmentés en fonction du climat et de la géographie

1/ l’Iran car l’obtention des visas a été rapide. C’est rare pour un pays où les journalistes ne sont pas vus d’un très bon oeil par le gouvernement.

2/ L’Asie centrale en plein été, des températures avoisinant les 47°, une épreuve physique qui montrent la résistance des voyageurs du passé.

3/ La Chine : un mois de voyage. La Chine de la démesure.

4/ La Turquie au mois de novembre.

et enfin le dernier round, Venise tourné en décembre 2016.

L’équipe se composait d’un producteur artistique, d’un chef opérateur, un ingénieur du son, un réalisateur et d’interprètes.

Réalisateur Xavier Lefebvre.

*Zoroastrisme

religion monothéiste de l’Iran ancien, célèbre pour ses tours du silence (sépulture pour les morts)