Jean-Philippe de Tonnac, chevalier du féminin

(Entretiens réalisés avec Jean-Philippe de Tonnac en juin 2019)

Son livre « Le cercle des guérisseuses », dévoré en un week-end, m’a donné envie de l’interviewer. Qui est donc cet homme qui décrit si finement ces femmes qui agissent dans l’ombre de leur antre, qui reçoivent des personnes en souffrance, et donnent leur âme pour servir la lumière?

Sur son chemin de vie, il a choisi des femmes guérisseuses pour le soigner. Pendant 3 ans, sur ces routes parfois tortueuses, il a accepté sa souffrance, s’est transformé. Il leur rend un vibrant hommage sous sa plume précieuse et élégante.

Le chemin de guérison

Il s’est engagé sur le chemin de la guérison sans trop savoir où il allait. Il raconte en prélude du livre, que dans sa famille, un nom circulait, celui d’une femme guérisseuse. C’est par elle qu’il commence son parcours. S’en suit la rencontre avec Marguerite Kardos en 2010. « Le soin  a toujours été entre les mains des femmes. Elles sont au service du végétal et du sacré. Les sorcières ne sont pas mortes. Les femmes que je décris dans mon livre n’ont pas de filet. Je rend hommage à la puissance du féminin. La guérison est un véritable pèlerinage vers l’amour. On reprend son pouvoir. J’ai ainsi senti une profonde transformation de ma personnalité pendant ces années d’enquête. » 

Son parcours d’homme l’a relié à cette puissance du féminin. « Malheureusement, dans cette civilisation, les hommes sont une caricature d’eux-mêmes. Quand je donne une conférence sur le livre, je parle du féminin blessé devant 90 % de femmes. Les hommes présents à mes conférences sont peu nombreux mais particulièrement ouverts. Les hommes ne sont pas loin, ils sont en souffrance comme je le fus. Je veux transmettre que la souffrance est une chance, elle permet d’aller vers plus de lumière. »

Sa mère, les femmes

« Ma mère aimait le pouvoir, le masculin, elle niait sa féminité. J’ai toujours détesté les hommes virils, conquérants, musclés. L’autre dimension du féminin, je l’ai trouvée à travers le livre de Clarissa Pinkola Estes « Femmes qui courent avec les loups ». Aujourd’hui, après la guérison de mon féminin blessé,  je me sens plus grand, j’appelle ces femmes complètes et je les trouve »

Sa quête spirituelle

« Je revendique culturellement le bain helleniste-judéo-chrétien dans lequel j’ai été élevé. La religion catholique n’est qu’un épouvantail brandi par les hommes. J’ai horreur des lignes Maginot, des ségrégations. Mais le rabbi Yeshua me bouleverse par cette façon de durer toujours à la façon des étoiles. J’aime les gens qui se remettent entièrement dans la main de Dieu. De plus, Yeshua avait cette ouverture vers les femmes.» 

Depuis toujours, Il suit l’élan de son coeur. 

« Je suis parti en Inde rencontrer des enseignants spirituels et méditer. Les grands maîtres indiens possèdent cet équilibre entre féminin et masculin. Pendant 7 ans, j’ai pratiqué le bouddhisme zen. Aujourd’hui, je n’ai aucune pratique… à part celle d’être amoureux. »

Il se sent apaisé. Grâce à la plupart des soins reçus, il a reçu les réponses dont il avait besoin.

Le pain, une eucharistie laïque

« Le pain est lié à la figure christique. Le pain* c’est ma religion à moi. Une eucharistie laïque. Les Hommes ont besoin d’une religion dans le sens où nous devons forger ensemble des rites. J’ai beaucoup souffert dans ma vie qu’on ne sache pas accompagner nos morts. »

En 2007, il passe un CAP de boulanger « Je souhaitais sortir de l’intellect, utiliser mes mains , mettre la main à la pâte. J’aime être en contact avec les boulangers. le pain est une ouverture au vivant, ce fut un éveil spirituel. Le pain m’a connecté à ce monde perdu, celui de la nature. Nous ne sommes plus des êtres sensibles, nous sommes séparés du monde, et c’est devenu un problème cognitif. Un génocide animal et végétal se perpétue sous nos yeux et nous ne réagissons pas, l’humanité ne réagit pas. On devrait se mettre en mouvement. C’est une véritable maladie que cette insensibilité. Je suis malade aussi. Je sais intellectuellement que c’est inacceptable mais je ne réagis pas. Il faut qu’on s’engage à nouveau. À ce propos, Théodore Monod a écrit un livre merveilleux « Révérence à la vie » »

Ses rêves

« Aujourd’hui, le changement qui est en train de se produire est passionnant et périlleux. Je pense que nous sommes en danger car nous posons des diagnostics sur des problèmes, ce qui n’équivaut pas à agir. J’ai l’envie forte de démarrer une aventure en permaculture. Avec ma compagne Renata, nous avons envie d’un projet collectif. Nous verrons où la vie va nous mener.Je suis un aventurier, je trouve qu’on prend plus de risques en restant immobile, je préfère le risque qui accompagne le mouvement. »

L’aventure des guérisseuses se poursuit dans des conférences données dans toute la France et débouchera sur un nouvel opus consacré aux guérisseuses des autres continents.

En guise de conclusion, quelques paroles de guérisseurs tirés d’une conférence :

Père Mikhaël : « La femme doit retrouver ce qu’elle est réellement, tout est question de transformation. Les humains doivent se transformer, tel est leur chemin »

Véronique Bez « J’ai accueilli le don. Je n’ai jamais forcé quoique ce soit. »

Anne-Gaëlle Piret : « Les mains sont plus intelligentes que la tête. Je ne travaille qu’avec elles »

( *NDLR : il a écrit le dictionnaire universel du pain, un énorme pavé de 1300 pages)

Rose-Line Brasset auteure

Nom : Rose-Line Brasset
Naissance : le 09 août 1961 à Alma au Québec
Famille : mère célibataire de 2 enfants : Emmanuel et Juliette.
Métier : Journaliste, auteure jeunesse.

La série des Juliette est éditée chez Kennes. Le dernier Juliette à Londres vient de paraître.

Rencontre avec une femme libre, une pionnière du travail nomade, une maman solo de 2 enfants. Courageuse, elle a toujours su prendre sa vie en main et refuser d’aller là où on l’attendait quitte à sacrifier son confort matériel.

« De toute ma vie, je n’ai exercé que deux métiers : écrire et m’occuper des enfants »

PASSÉ

Je suis l’aînée d’une famille de 4 enfants. Je suis née à Alma sur le lac St Jean, région du Saguenay. J’habite à Québec depuis mes 10 ans.

Enfant, je voulais faire le tour du monde, élever des enfants et écrire des livres. A cette époque, tout le savoir de l’humanité se trouvait dans les bibliothèques.

À l’âge de 15 ans, j’ai voyagé en autostop dans le Canada. Mes parents me laissaient libre. J’ai attrapé le virus des voyages par mon père. À 17 ans, il est parti libérer l’Europe aux côtés des alliés. L’Europe l’obnubilait. Pour lui, le continent européen était une splendeur, il me berçait avec ses découvertes, me contait Amsterdam,  l’Italie, fasciné par les siècles concentrés dans de magnifiques bâtiments. Le sang français coule dans mes veines, mon grand-père paternel était français. Il venait de Mende. Il exerçait le métier de notaire aux îles de la Madeleine.  De par son adoration de l’Europe, mon père  était très sensible aux problèmes des Européens. Au milieu du 20ème siécle, les gens d’ici n’avaient aucune idée de ce qui se passait en Europe, seuls les universitaires et les artistes prenaient le bateau en partance pour l’Europe. Je voulais faire comme papa, voir l’Histoire, rencontrer des palais de plus de 1000 ans d’âge.

À 17 ans, je suis partie en voyage en Amérique du Sud, en Équateur qui me semblait être le pays le plus sûr pour une jeune fille. C’était en 1979. Je voulais voir la jungle amazonienne. Je voulais savoir comment on élevait les enfants là-bas. Comme je savais m’occuper d’enfants,  je suis allée aider une famille en Amazonie. Le voyage a duré 4 jours en pirogue. J’ai été adoptée par les femmes de cette tribu. Je paraissais si jeune. Après quelques semaines avec eux, je suis tombée malade et j’ai dû regagner Quito. J’y suis restée un an où j’ai rencontré beaucoup d’Européens. L’idée de l’Europe devenait de plus en plus présente. Je suis donc partie là-bas pour être jeune fille au pair. Je voulais tout savoir de l’intimité des familles, leurs rituels, comment ils passaient leur dimanche. J’ai vécu notamment en Suisse. Je suis restée en Europe pendant 9 ans, en faisant d’incessants allers-retours, car je ne me décidais pas entre l’Europe et le Canada. Je suis revenue en 90 et ai enfin repris mes études de lettres.

Puis, je suis devenue pigiste, j’écrivais beaucoup sur la famille, les voyages et les faits de société.

J’ai eu mes deux enfants et j’ai toujours voyagé avec eux à partir de leurs 18 mois. J’ai été la première chroniqueuse voyage du Québec. Mon crédo : emmenez vos enfants en voyage, ne les laissez pas à vos mères. Mes chroniques étaient hors des sentiers battus, elles ne parlaient pas de plages mais de villes. C’est un mode de vie que de voyager avec ses enfants. Les enfants sont  de merveilleux compagnons de voyage. Comme dans le quotidien, on a déjà des habitudes de vie, de coucher, le voyage devient très simple. Quelle école formidable que le voyage! On échangeait notre appartement et on restait le plus longtemps possible : 2 mois l’été, un mois à Noël, des semaines grappillées ici et là. J’arrivais à vivre en écrivant dans la communication. Je ne m’encombrais pas de superflu avec mes enfants. Je n’avais pas de poussette, table à langer…

Je n’ai jamais vécu avec les pères de mes enfants. Je voulais continuer à voyager seule, élever mes enfants seule pour avoir le choix. Je voulais avoir ma liberté de mouvement. J’ai inconsciemment choisi des hommes qui ne souhaitaient pas s’engager.

PRÉSENT

Je suis une globe-trotteuse. Toute ma vie j’ai cherché une solution à comment faire le tour du monde et continuer à voyager avec des enfants. J’ai trouvé la formule magique avec Juliette, la série. Juliette aura 4 ans cette année. J’écris des romans pour enfant mais ils ne sont pas infantilisants. Juliette fait oeuvre utile car les parents lisent aussi ses aventures.

Je continue à échanger mon appartement. Ainsi, je plonge directement au coeur du pays, j’entre en contact avec les voisins, l’épicier du coin. Le premier Juliette, Juliette à New York est née d’un échange d’appartement dans Brooklyn en 2014. J’étais dans une période où j’avais des difficultés à trouver des contrats, les down d’une vie de free-lance. Ma fille m’a dit de m’asseoir devant mon ordinateur et d’écrire nos aventures à NYC plutôt que de me morfondre. J’ai envoyé le texte à plusieurs éditeurs et le succès a été instantané. Tout s’est passé comme si les enfants attendaient des romans sur les voyages. Les enfants voyagent de plus en plus. Aujourd’hui, les voyages permettent d’aller à la rencontre du monde et d’adopter les façons de vivre qui nous plaisent. Après mes années de fille au pair en Suisse, j’ai fait miennes les habitudes qui m’ont plu. Les humains ont besoin de contacts et de partage. Aujourd’hui mes questionnements sont : comment vit- on avec les difficultés, la crise économique et sociale ? Comment relève-t-on les défis du quotidien quand on est une femme seule avec des enfants ? Ce qui m’intéresse c’est de voir cela.

Juliette contient beaucoup de moi et de ma fille, ma fille et ses défauts. On a parfois reproché à Juliette, mon héroïne d’être trop capricieuse, mais je ne pense pas. Juliette n’est pas une enfant gâtée, c’est juste une enfant.

Dans mes livres, je lance des messages aux enfants : c’est normal d’être exaspéré par sa mère. C’est un passage obligé. À 13 ans, on a besoin de se détacher de ses parents, mais Juliette aime sa mère  et elle lui en veut car elle n’arrive pas à se détacher.

Parfois les enfants font des choses assimilées à des méchancetés, mais c’est juste pour se protéger et pouvoir grandir. Juliette aura toujours 13 ans. Ma fille, elle, a grandi, mais j’ai encore tellement de choses à dire sur cette période, l’adolescence.

J’ai eu un emploi permanent, j’écrivais les discours pour des hommes politiques. J’ai laissé tomber cet emploi car je n’en pouvais plus d’écrire pour les autres. J’ai fait le choix de baisser drastiquement mes revenus pour être libre et créer à ma guise. J’ai lâché ma grande maison dans le centre-ville de Québec. Je me suis installée à la montagne et suis devenue auteure à temps plein.

J’ai plusieurs livres en cours : la suite des Juliette mais aussi un livre sur les 50 choses à faire avant d’avoir 12 ans.

FUTUR

Je vais écrire des livres pour les femmes. Je cherche où est le besoin, quelle peut être ma contribution à la cause des femmes.

Être une femme aujourd’hui est aussi dure qu’avant. On ne peut compter que sur soi, il n’y a pas nécessairement le voisinage, la famille, les amies pour nous aider car tout le monde est débordé. Nos vies sont extrêmement compliquées. J’ai eu des moments d’angoisse : Suis je capable ? Comment vais je faire ? Je passe mon temps à faire des listes pour voir ce qui est essentiel. Il faut se poser la question sur ce qu’on veut s’offrir à soi et à ses enfants. Pour moi, c’est de voyager. C’est un style de vie. Il est important de savoir qu’il y a d’autres alternatives qui existent et qui permettent de vivre d’autres expériences. Je me suis préparée à sacrifier une vie matérielle confortable. J’ai rapidement trouvé la solution pour me réaliser et ne pas me sentir prisonnière. Bien sûr, mes enfants se sont plaints de ne pas avoir ceci ou cela. Mais ma fille a fait des liens avec tout ce qu’elle a vécu. Elle étudie maintenant le théâtre et mon fils est un chercheur en histoire.

Si j’ai un conseil pour les femmes : ne pas se laisser influencer par la société de consommation.  Nous n’avons souvent pas besoin de toutes ces crèmes ou de tous ces vêtements. On peut toujours diminuer sa consommation. Je suis quand même coquette. Je m’habille dans les friperies. J’élimine le superflu de ma vie. Il n’y a pas de solution à l’âge, aucune crème ne peut nous empêcher de vieillir. J’admire Françoise Hardy et Jane Birkin. Françoise Hardy est un de mes modèles, toujours simple et naturelle. Elles acceptent de vieillir. Je fais du yoga depuis mes 16 ans. Je fais une séquence de yoga chaque jour, la même depuis des années. Je ne suis pas de cours. C’est gratuit et cela me fait du bien.

On vit dans une société où les gens réalisent leur mission de vie vers 40/50 ans. Pourquoi traverser toute cette souffrance pour en arriver là? Pourquoi quand un enfant manifeste un intérêt pour les mathématiques, sommes-nous ravis ? Pourquoi lorsque son attention se porte sur le théâtre, sommes-nous catastrophés ? Ce n’est pas normal, tout le monde ne peut pas être bon en maths. On trouve toujours des solutions pour gagner sa vie. Maintenant, je connais le succès avec mes livres. Ces livres sont la somme de mes années de jeune fille au pair et de globe-trotteuse.

Ma curiosité sur ce qui se passe ailleurs est insatiable et je ne m’assagirai jamais. Aujourd’hui, je m’intéresse à la question du sort de nos aînés, de la maladie  et de la mort.

Je me demande  souvent pourquoi j’ai gardé mon port d’attache à Québec.

Le moment est venu de consacrer du temps à quelqu’un d’autre qu’à mes enfants. Je vais peut-être partir en voyage avec mon chum (NDLR Petit ami)… Ce sera la première fois que je partirai avec un compagnon. Ce que j’aime le plus : regarder les joyaux du passé, j’ai passé un été à prendre mon petit déjeuner au pied du Colisée à Rome. C’est gratuit et ça comble mon âme, la vie sans l’art ne serait pas grand-chose.

Le Japon d’Aki Shimazaki

Cette Auteure japonaise  vit à Montréal et écrit en français des romans courts dont les trames se mêlent les unes aux autres. Une écriture fine, fluide, à la première personne, un déroulé simple, une vie installée où apparait soudain une ligne de fracture. Ce léger séisme va changer à jamais le personnage principal. Au fil des pages, on découvre des villes : Tokyo, Nagoya… Et  l’âme japonaise. Les drames ne  submergent pas les personnages, ils sont dans l’acceptation. Certains personnages se croisent et s’entrecroisent. Les histoires tiennent en haleine. Les titres portent des noms de fleurs ou d’ animaux. Ils cachent souvent des secrets enfouis. Le désespoir n’est jamais loin, mais il reste en suspens, vaincu par une attitude responsable.
Un immense coup de coeur pour ces romans qui font voyager bien au-delà des frontières terrestres, Aki Shimazaki nous livre avec grâce une certaine philosophie de la vie. Les vies s’entremêlent dans un ballet poétique et complexe.  Dans Tonbo, la femme du héros est gaie et positive « Chaque famille a ses problèmes. Nous ne sommes pas responsables de ce qu’ont fait nos ancêtres » explique -t’elle à son mari.  Dans Suisen  l’homme égocentrique et arrogant semble perdu à tout jamais dans une vie où l’autre n’est qu’une marionnette, mais un renversement de situation va lui permettre d’amorcer une lente prise de conscience.

Discrétion, pudeur et profondeur, une réflexion sur l’Homme et la société japonaise (occidentale ?) portée par le regard acéré d’une femme extrêmement sensible.

Les chants unis des gardiens de la terre

Reportage réalisé en novembre 2016 au Chili avec Éric Facon, photographe (photos sur www.ericfacon.com « les chants unis des Amérindiens »).

Mapuches, Arhuacas, Aymaras, Guaranis, Huicholes, Lakotas… voix de la terre, tous ensemble, les peuples de l’aigle et du condor, chantent, dansent et prient.

Un événement a lieu tous les deux ans au Chili rassemblant des femmes et hommes médecine du  continent américain. Immersion aux coeur des Raices de la Tierra.

Novembre 2016, à une heure de route au sud de Santiago du Chili, coincée entre 2 cordillères, la petite ville de Graneros semble endormie dans la nature. Encore quelques kilomètres et le camping de Callejones, avec ses 19 hectares recouverts de séquoias géants, ouvre ses portes pour la 4ème fois aux Raices de la Tierra, littéralement les racines de la terre.

Un rassemblement spirituel au pied des Andes

Pendant 4 jours, la Kiva (large cercle creusé représentant le coeur de la terre créé pour l’occasion) va vibrer au rythme du tambour, des danses et des chants, tandis qu’en son centre brûlera en continu le feu sacré. Véritable rituel de guérison consacré sur tout le continent américain.

La veille de l’événement, les participants commencent à arriver et s’installent tranquillement. Des familles ont emmené matelas et tentes imposantes  pour passer ces 4 jours dans un confort douillet. En guise de bienvenue, un tipi se dresse fièrement à l’entrée. Pour l’instant, les coins tranquilles existent encore, mais bientôt chaque parcelle sera occupée, ne laissant que les chemins pour se déplacer sans encombre. L’organisation est bien rodée, plus de 4000 personnes sont attendues. Un bracelet rouge est remis après l’acquittement du droit d’entrée (environ 70 euros pour les 4 jours), tout est inclus des repas végétariens à l’emplacement pour poser les tentes. Les endroits clés où se dérouleront les cérémonies commencent à se dessiner : Kiva, temazcales (tentes de sudation où l’on vient se purifier) et le camp mapuche. Le parc est lui aussi délimité en  trois zones : calmes, familiales et jeunes. Les différentes activités sont déjà affichées. On trouve des ateliers sur les cycles de la femme, la grossesse, la guérison du masculin et du féminin mais aussi des échanges avec les abuelos (anciens).

Aucune armée de cameramens et de journalistes n’est convoquée pour assister aux rituels. Ce qui est plutôt bon signe, cette réunion est spirituelle et ne souffre pas de tapages médiatiques. La demande d’autorisation pour les photos n’a pas été chose aisée, la discrétion est donc de mise. Le maître de cérémonie Heriberto Villasseñor digne héritier de Tigre Perez ( le fondateur des Raices de la tierra), a été clair les Raices de la Tierra  ne sont pas à prendre à la légère, ce sont  « les Nations Unies de l’Esprit ». Une dizaine d’abuelos venant d’Amérique du Nord et du Sud ont donc répondu présent. Ils viennent du des États-Unis, du Mexique, de Colombie, du Pérou, du Brésil ou du Paraguay. Certains sont des fidèles comme Lorenzo Izquierdo, un mamo (sage Arhuaco), d’autres sont là pour la première fois à l’instar de cette sage guarani centenaire qui n’avait jamais voyagé hors de son territoire et est venue transmettre un message de la terre face à l’urgence climatique.

Premier matin, première cérémonie. Il est 5h00, il fait encore nuit noire et des feux ont été allumés tout près des temazcales. Il fait très froid, à l’aube, pendant le printemps chilien. Regroupés en cercle autour des feux, les anciens honorent par leurs chants et leurs paroles, les premières pierres des temazcales posées une à une dans les flammes. Les indiens Lakota, chantent, au son des tambours, des chants très doux que le cercle reprend en murmurant. A tour de rôle, les anciens des différentes tribus vont chanter et 4 feux vont être allumés. Nubia Rodriguez, la femme d’Heriberto, clôture cette première cérémonie. D’une voix douce, elle explique le caractère sacré des Raices de la Tierra. C’est une célébration spirituelle et non un festival. Des règles sont énoncées : Les femmes doivent si possible porter une jupe longue pendant les kivas, l’alcool et les relations sexuelles sont prohibés. « Nous devons tous comprendre que nous sommes rentrés à cet instant de la cérémonie du feu, dans un lieu sacré qui a besoin de l’énergie de tous. Nous devons être ici en conscience et donc faire très attention à nos pensées. La bienveillance, le bien-être et l’amour de toute vie sont les bases.» Pour conclure, elle remercie les ancêtres, la terre, le ciel, les enfants, moment de recueillement et de gratitude envers la vie, la mort et tout ce qui est.

Les temazcales, huttes de connexion

Aux premières lueurs de l’aube, pendant les 4 jours, une file se forme pour prendre part aux temazcales du matin. Chaque tente accueille 60 personnes, il y en a 6. Chacune est présidée par un des abuelos. Assis en cercle, dans le noir complet, sans aucune possession, tous les bijoux et habits étant retirés et laissés à l’extérieur, chants, paroles et silence alternent. Par 4 fois, les portes du temazcal s’ouvrent pour accueillir les pierres chaudes. La purification prend le temps qu’il faut, pas moins d’une heure.

Le soir, après la kiva, de nouvelles files apparaissent. Une file qui jamais ne tarit car dans l’esprit des participants, la cérémonie du temazcal est primordiale. Pour Deby, professeure de théâtre, venue en famille et enceinte de son deuxième enfant « le temazcal représente le ventre de la mère, c’est un lieu qui permet d’échanger et de se réconforter. Pouvoir le vivre avec des anciens décuple ce sentiment de bien-être. » Au Chili, comme dans beaucoup d’endroits en Amérique du Nord et du Sud, les maisons de sudation sont communes. On s’y réunit régulièrement pour chasser les problèmes, les chagrins et partager de la douceur.

Ana Luisa Solis, une des maîtresse de cérémonie, confirme «La cérémonie du temazcal est essentielle, elle s’étend dans de nombreuses régions du monde car elle propose de purifier la personne dans son ensemble. Le feu sacré et l’eau, deux élément fondateurs sont présents dans le temazcal. »

Les réveils mapuches

Tous les matins, à 5h, les kultrun (tambours) retentissent pour la cérémonie mapuche, llelipun. Un cercle dansant, la présence magnifique des chevaux, une cérémonie où les étrangers ne sont habituellement pas conviés. Ici, elle est ouverte à tous. Autour du feu sacré, la danse, terrienne, les pieds martelant le sol, peut durer des heures jusqu’à l’installation du soleil. Les Mapuches, tout au long de ces 4 jours, vont faire la démonstration de leur puissance et de leur énergie. Leur camp situé à côté de l’entrée, de l’autre coté des temazcales, est imposant. Des tentes de repos sont dressées aux limites du campement, d’immenses bâches ont été montées pour le partage des repas, les réunions et les rencontres. Les chevaux paissent dans un coin. Des branches de canelo, l’arbre sacré des machis (les guérisseurs) ont été plantées et parées pour devenir un lieu de recueillement. Les Mapuches sont nombreux, ils sont les hôtes de cette terre chilienne. Les Raices leur permettent de sortir de leur isolement et de partager avec les autres peuples sur les différentes batailles juridiques et les emprisonnements injustes qui les secouent. Le  peuple Mapuche a toujours farouchement préservé sa culture, ils ont résisté aux Incas puis aux conquistadors. Mais, l’actualité est rude, une vieille machi a été jetée en prison pour avoir défendu une partie de son territoire. Il n’est pas facile d’échanger avec eux, la méfiance est de mise.

A l’origine, une légende

Passent les filles aux longues robes fleuries, les garçons à barbe, les couleurs bariolées, les ponchos et les pieds nus, un tourbillon de jeunesse aux sourires éclatants…Revival hippie les Raices ? Pas seulement car cette réunion de sagesses ancestrales est née d’une vision.

Une prophétie traverse les siècles: un jour, l’aigle et le condor voleront ensemble. L’aigle symbolise les peuples au nord du Nicaragua et le condor, ceux au sud. L’aigle représente le faire, le condor, l’être. Il est temps de rassembler les savoirs.

Heriberto est formel : « Sur terre, l’heure est au changement, et l’énergie doit être augmentée pour aider ce passage. Pour cela, il faut la force des natifs, l’unification ou plutôt la réunification de tous ces peuples. Des siècles plus tôt, ces cérémonies existaient et tous les peuples, du nord au sud, se retrouvaient en un point de convergence en Amérique centrale. Tigre Perez, le fondateur des Raices, a eu la vision de cet événement, alors qu’il se trouvait avec les Dineh (Navajos). Ces peuples dont les traditions orales se perdent, ont besoin de se rencontrer afin d’unir leur connaissance. Les langues natives sont de l’énergie pure. Autour du feu, la parole devient magique. Elle est une force, elle donne le sens. La mission des Raices est de rassembler toutes les nationsCes peuples entretiennent un dialogue constant avec la nature et ne cessent de clamer plus de conscience. »

Les kivas, 2 fois par jour

L’odorat exacerbé par le sucré du tabac blond, le palo santo et la sauge citronnée, les plantes sacrées embaument toutes les cérémonies. Les dignitaires font face à la kiva, parés de leurs plus beaux atours. L’aspect vestimentaire des anciens n’a rien de folklorique, c’est une expression de l’appartenance à leur communauté et ces vêtements ont vertu de protection. Ainsi au deuxième jour, lorsqu’une des machis (guérisseuse mapuche) donne symboliquement sa cape à la femme médecine Lakota, l’émotion est à son comble.

Il est l’heure de prier ensemble et d’écouter la parole des sages matin et soir. C’est le temps de la kiva.

Les jours passant, la ferveur augmente. Les visages sont devenus familiers. Les belles défilent dans leurs habits colorés, jupes longues, coiffures, chapeaux, foulards, tous les mélanges sont permis. Les gens se sourient et se retrouvent au même endroit. On ne sait pas grand chose les uns des autres mais les embrassades ponctuant la cérémonie, mettent le sourire aux lèvres et apportent son flux de chaleur. C’est le fameux abrazo des sud américains, une bise et on se serre dans les bras.

Tous les jours au même endroit s’assoit une femme seule de 55 ans venue de San Felipe (Chili) «  je n’ai pas trop d’attentes : tout ce qui se présente est le bienvenu. Ici, je participe à des cercles de femmes. Je vais au temazcal. Je suis là aussi pour renouer avec l’amour de la terre, la Pachamama, et le transmettre à mes petits enfants. C’est important qu’ils aient plus de conscience, qu’ils soient proche de la nature. Je viens pour vivre une parenthèse dans ma vie et prendre la bonne énergie de ce lieu ». Une femme toute simple, elle n’a l’air ni perdu, ni illuminée, juste une femme qui pense enfin à elle.

Au fil des témoignages, les mêmes valeurs reviennent sans cesse dans la bouche des participants : liberté, ouverture d’esprit et une furieuse envie de changer la société dans un respect de la singularité de chacun. Le public se compose d’une grande majorité de femmes seules mais aussi de familles. Ce sont des retrouvailles avec les racines profondes du continent américain, les racines de leur terre. Les Kivas sont appréciés comme des moments de prières hors des diktats des religions. Des moments hors du temps où les danses du soleil, les odorantes plantes brûlées et le son du tambour relient à la dimension sacrée de la nature : on remercie le soleil, on remercie cette journée qui se finit doucement, on remercie ses voisins de kivas. C’est la fameuse medicina qui regroupe tout ce qui fait du bien au corps, au coeur et à l’âme.

Cette composante spirituelle que nous retrouvons dans les kivas ou les temazcales témoigne du besoin des chiliens de se reconnecter à une dimension supérieure mais de façon libre et non religieuse. En cela, on peut affirmer que Les Raices sont un exutoire à une société chilienne encore trop imprégnée par le culte catholique.

Benjamin, 38 ans, un français qui vit à Santiago et qui vient aux Raices depuis 6 ans , témoigne « Raices de la Tierra est plus que tout un lieu de rencontres et la possibilité de créer des liens. Les ateliers donnent des informations sur un autre mode de vie. Au Chili, la cosmogonie andine est très présente dans la culture malgré les nombreux problèmes interculturels. »

Les populations indigènes sont peu présentes chez les visiteurs. Mais en discutant, nombreux sont ceux qui ont des origines mapuche. Ici en terre chilienne, le public est particulièrement réceptif, l’enthousiasme monte jour après jour jusqu’à son apogée, le dernier jour.

Les cercles des Anciens

Ana Luisa Solis, abuela maya toltèque, explique qu’un changement de conscience est bien visible. Depuis les premiers rendez-vous, elle a vu arriver de plus en plus de familles. « Le monde entier a besoin de se reconnecter à ses origines. Les populations indigènes ne connaissent ni le stress, ni l’angoisse des civilisations occidentales. Il y a certainement un chemin à retrouver ».

Le troisième jour, elle animera, seule, un cercle de réconciliation hommes, femmes dans lequel elle invoque la nécessité de la réunification du masculin et du féminin. D’un geste précis, elle prend son tambour, et d’une voix forte, petite femme soudain devenue déesse, elle répète comme un mantra « somos un solo corazon » (nous sommes un seul coeur) face à des centaines de personnes. Un hymne à l’amour si fort que les visages se remplissent de larmes, de rires et de reconnaissance. Une expérience saisissante.

Plus loin, sous un arbre, Tom, un des fidèles des Raices, chef lakota, personnage haut en couleur à la carrure imposante, clame que « cette réunion est importante pour s’exprimer, se relier à la nature et partager. Mais il revient aux peuples indigènes d’utiliser toutes les technologies comme les réseaux sociaux, la loi pour se faire  entendre. L’erreur serait de s’isoler et de ne chercher la solution que dans la prière. » Des paroles qu’il adresse aux Mapuches.

Le coeur blessé de la terre et de ses gardiens

Ces premières nations réunies dans un même lieu pour 4 jours de célébrations de la terre, sont sans nul doute les gardiens de la terre. Rencontre oecuménique, les revendications ethniques n’existent pas. Ce n’est pourtant pas un monde monochrome, c’est un monde riche de ses différences mais unis par la prière. « Le monde a besoin de fous, de gens comme vous et de médecina (…) le pardon est un médicament très puissant à pratiquer tout le temps »  résume Heriberto, mexicain, maître de cérémonie.

Tous reçoivent des échos alarmants sur l’état de santé de la planète. Au coeur de toutes les cosmogonies, la terre, la madre naturaleza, la mère, la nourrice est celle qu’il faut honorer et respecter . Or, elle souffre de plus en plus et il devient urgent de l’écouter. En somme, leur cri est un discours écologiste, porteur de bon sens. Ces peuples qui revendiquent le droit d’être appelés nations, se retrouvent ensemble portés par le même désir de protéger la terre. Ces peuples comme les Guaranis, très isolés, réussissent le pari de parler, d’échanger ensemble pour faire avancer leur reconnaissance et protéger la terre. Car si les raices sont avant tout un rassemblement spirituel, il n’en reste pas moins politique. En interrogeant le machi mapuche, Christian, celui-ci ne peut distinguer le culturel du spirituel, tout est lié. Les langues se délient pendant les cérémonies, les problèmes passés et actuels sont bien présents. Une machi injustement incarcérée est évoquée. On parle aussi de standing rock et des défenseurs de l’eau.

Ainsi, la conjonction de ces nations ici même au Chili ébauche la possibilité d’un autre monde. L’humilité et la joie des abuelos, soeurs et frères d’âmes pacifistes, leur résistance acharnée à préserver leur mode de vie traditionnel et par la même à maintenir la biodiversité et l’équilibre de la planète sont un exemple à suivre. Selon eux, les lieux  naturels sacrés doivent être protégés car ils cachent en leur sein les trésors de la vie même.

Ces réunions séculaires qui existaient plusieurs siècles auparavant, réapparaissent maintenant et permettent l’union entre ces nations souvent isolées. Là où des institutions mettent des années à organiser une rencontre, il a suffi qu’un seul homme suive son rêve pour que soient réunis l’aigle et le condor, plusieurs fois par an, dans plusieurs pays. Un contre-pouvoir, où sans officiels, sans administration, ils s’essaient à une parole pacifiée et cherchent à faire bouger les lignes.

A entendre les cris de colère de la grand-mère guarani centenaire, on devient tout-petit et on se dit qu’il est urgent d’agir : « la terre est fatiguée, nous la maltraitons beaucoup trop, et nous maltraitons la féminité, les mères et les grands-mères à travers cela. »

Epilogue

La dernière nuit, l’ambiance est à son comble, les danses folkloriques s’enchainent dans des rondes endiablées. Le coeur est à la fête et à la musique, toujours dans cette bonne humeur simple et joyeuse. Adrien, français de 40 ans, grand amateur de festival électro, y retrouve «  la même fièvre sans drogue, sans agressivité, ni préjugés »

On garde en soi longtemps l’aura de ces belles rencontres. Au fond, les Raices sont une  école où l’on écoute la parole des sages. On entrevoit la possibilité d’une vie simple et reliée. C’est un concentré d’intelligence collective, une issue de secours à la société moderne et défaillante. Pourrons-nous nouer des démarches collectives à l’instar des Raices ?

La kiva est le coeur de la terre. A la fin, tout le monde emporte un peu de ces vibrations chez soi.

Le feu ne devrait pas s’éteindre.

Note : Les Raices sont structurées par le 4, chiffre important dans les traditions, il est partout : 4 animaux dessinés dans la Kiva : le condor, le lama, la baleine et le cerf, archétypes qui illustrent les points cardinaux. les 4 phases de la lune, les 4 moments de la journée, il sera le cycle des raices : 4 jours pour plonger au coeur d’une cérémonie séculaire. Le premier jour est dédié aux esprits, le second à la famille, le 3ème jour aux ancêtres « nous sommes les rêves de nos ancêtres » et le dernier est un jour pour soi.

Le Havre, port de l’enfance

Le port du Havre, l’alibi pour partir au plus vite, rincé par les pluies de la Manche. Une skyline qui se dessine en fond, le vent, la lumière, une poésie moderne, visage du nouveau monde. Le Havre brûla, ne laissant que des cendres, devenant  la ville la plus sinistrée de France au milieu du 20 ème siècle. Avant-gardiste dans son architecture, incomprise jusqu’à maintenant,  elle insuffla un style désavoué jusqu’alors.

Auguste Perret, si tu savais comme j’ai détesté ton béton se fondant aux ciels gris maritimes, le crachin, la lumière pâle lavée par les vents. Sans soleil, lui qui préférait ne jamais resté trop longtemps, par ennui sans doute, comme nous, provinciaux en CDI bloqués ici dans ce cul de sac.

Oscar Niemeyer, l’architecte brésilien et communiste fut appelé à créer le centre culturel dans les années 80.  Quelle controverse que ce  volcan bétonné ressemblant à un pot de yaourt renversé ou à une centrale nucléaire ! L’art fait violence parfois à l’harmonie du beau. Pourtant ce pot de yaourt était bien fondu dans le paysage. Aux Havrais de l’adopter ou de l’ignorer.

Aujourd’hui, 21 ème siècle, une certaine légèreté a envahi ses rues. On acclame ces architectes visionnaires et  l’Unesco a béni cette ville. Peut-être le fait de s’éloigner, de prendre du recul, permet l’appréciation et la tolérance, comme une mère qui voit grandir son enfant. Je ne suis plus enfant du Havre, j’ai passé plus de temps dans le sud, à la diagonale de cette ville, dans la rebelle Marseille. Marseille adulée par ses habitants, impossible à quitter. Le Havre, elle, vit avec eux un amour moins charnel, mais fidèle, un peu las, sans passion comme un vieux couple.

À la diagonale, à l’opposé, ici, au sud, j’ai cherché cette lumière et le bleu de la mer. J’ai gardé au fond des yeux les nuances grises et vertes de la Manche et de ses galets. Une fille d’ici et d’ailleurs, je ne souhaite appartenir à personne, mais je suis fille des ports. ils m’enchantent où que j’aille et donne toujours cette possibilité de partir, vision très romantique et romanesque d’une réalité tout autre.

Natalia Doco : La musique pour incarner la féminité

Article publié dans Féminin Bio du 28/12/17
Venue d’Argentine, Natalia Doco puise dans ses racines amérindiennes son inspiration pour célébrer en musique la Femme dans sa sensualité et dans sa mystique. Une rencontre inspirante qui nous plonge dans son univers.

Quand on regarde la pochette de son nouvel album « El buen Gualicho » on voit une femme, les cycles de la lune, l’attrape- rêves et le bâton de la prêtresse. Le dessin est magnifiquement symbolique.

Natalia est argentine, a vécu au Mexique avant d’atterrir en France. Elle y est installée depuis 4 ans. C’est son deuxième album mais le premier dans son coeur. Elle y a mis sa foi, ses combats et ses rêves et un peu de magie. El buen gualicho signifie le bon sortilège ou l’incarnation bienfaisante. Dans la chanson éponyme, elle se sert de la nature, la purificatrice, pour la libérer ses tourments. L’album est un voyage au coeur du sacré de la vie, du féminin et de la nature.

Racines amérindiennes

La branche maternelle de sa famille vient de la région de Corrientes, sur la rive gauche du Rio Paranà, un endroit où beaucoup de Guaranis vivent. « Y avait-il des femmes guérisseuses dans ma famille ? Certainement. Mais, les violences ont été telles envers les Indiens que pendant des années, ma famille, et tant d’autres, ont caché leurs origines. Les femmes de ma lignée ressemblent, sans aucun doute, à des indiennes. À l’école, à Buenos Aires, on apprenait des choses fausses sur l’histoire. Une histoire qui cache le mal fait aux peuples originels. À mon sens, il est important de trouver sa vérité et de l’incarner.»

Argentine

« L’Argentine est un pays très jeune, un mélange d’espagnols migrants, souvent fuyant un destin cassé, d’esclaves niés comme les Indiens… Une nation trop jeune pour être complètement guérie de son passé. Les psychanalystes sont légions car l’analyse est indispensable. Toutes les histoires familiales sont cabossées. Les conversations sont toujours très profondes, on s’analyse les uns, les autres. C’est une société dont l’introspection et l’intelligence sont très développés. »

Elle déteste le tango. Pourquoi ?« Pour les paroles, elles sont super machistes ! »

La Terre, la Pachamama

« Le monde a besoin des gens qui connaissent la terre. Je dois chanter cela. J’essaie par mes chansons d’attirer l’attention sur la beauté de se rapprocher de la nature. Arrêter de tout vouloir civiliser. Dans ma chanson « le jeu », je suis en colère, j’espère que les gens se réveilleront. La chanson « Jardín » nous rappelle que la terre ne nous appartient pas. Je vis dans la nature, je fais de la permaculture, aujourd’hui, nous n’avons pas le droit de nous endormir »

La femme, les femmes

« La chanson « La Ultima canción » est une copla, une chanson populaire rythmée par un caja (tambour) et la voix. Chaque coup de tambour est un battement de coeur. Cette chanson finalise l’album, c’est une chanson de gratitude. Je remercie, je chante la lune, je comprends toutes mes épreuves. Pour moi, cet album est mon premier de femme, l’album de mon âme. C’est la femme qui reprend possession d’elle-même. La déesse se réveille et se tient debout. Je souhaite chanter pour les femmes et raconter mon expérience. Cette chanson pourrait être le chant d’une cérémonie féminine. Elle parle de la Pachamama, la mère sacrée. On a oublié que toute l’histoire de l’humanité est sortie du ventre de la femme.

J’ai fui au Mexique. J’ai fui l’Argentine et mon histoire personnelle. Mais une fois que j’ai trouvé ma maison intérieure, que je me suis apaisée, j’ai pu commencer à revenir sur mes pas avec mon histoire guérie et aller vers mes racines amérindiennes, mes racines de femme. Notre chant, le chant des femmes doit vibrer. »

Chants guérisseurs

De ses origines, elle puise une énergie puissante et la transmet dans cet album. Elle utilise des sons guérisseurs, comme les chamans.

On se retrouve plonger dans un voyage musical. « les chants sont des cérémonies pour honorer la vie. Je voudrais que l’information émerge de nouveau, que les cultures anciennes soient écoutées et respectées. C’est le moment de rééquilibrer les choses, c’est le moment que les peuples natifs enseignent leur sagesse par rapport à la terre. Nous ne sommes plus connectés. C’est pour cette raison que j’ai participé aux concerts des colibris. Cet équilibre peut amener la guérison de la planète. Il faut arrêter de perdre du temps et de l’argent . C’est aussi cela que je raconte dans « le jeu ». Nous avons le choix de changer les choses, chacun à notre manière. »

Ses lectures

Le cultissime, « Femmes qui courent avec les loups »de Clarissa Pinkola Estés, un de ses livres préférés. « il m’a transportée dans un monde intime dense »

Le livre de Jean Shinola Bolen «Artemis : The Indomptable Spirit in Everywoman »(non traduit en français) parle aussi archétypes, déesses grecques, mémoires cellulaires. « Chaque femme devrait trouver un homme qui honore la déesse en elle »

« Des livres écrits pour guérir le féminin sacré. »

Avenir

Son label Casa Del Àrbol réunit un mouvement artistique qui souhaite financer des albums de chants traditionnels. Rencontrer les anciens qui chantent et les enregistrer pour ne pas perdre ce savoir. C’est ce qui lui tient à coeur. Elle espère réunir assez d’argent pour accomplir ce projet.

Nouveau clip : Respira

Mexique intérieur

En retournant une nouvelle fois vers ce pays qui m’a toujours fascinée, j’ai voulu changer de mélodie. Je n’irai pas m’alanguir sur les plages immaculées de la péninsule du Yucatàn. Je ne tenterai même pas de m’approcher de la côte, de peur d’être happée par un bain d’insouciance et de conformisme tropical. Le voyage commencera et s’achèvera à la ciudad de Mexico, la ville tentaculaire que je retrouverai après une dizaine d’années. Et entre ces 2 points d’entrée et de sortie, je me laisserai guider par une envie de découvrir le Mexique de l’intérieur. Ce périple va m’immerger au coeur du peuple du maïs, les Mexicains, tel qu’ils aiment à s’appeler. Ce maïs indispensable à la cuisine mexicaine est considéré comme le géniteur de la société méso-américaine. Il est le symbole des liens profonds qu’entretiennent les Mexicains avec leur culture. De fortes personnalités sont nées de cette terre.

Inspirations

La Kahlo devenue objet de culte, l’ogre Rivera et la photographe Tina Modotti font partie du cercle intellectuel et artistique du Mexique moderne. Mais avant tout, ils représentent l’âme révolutionnaire des Mexicains. C’étaient des militants, des activistes qui luttaient pour la reconnaissance du peuple, un Mexique foisonnant d’arts en tout genre, déclinant harmonieusement le métissage.

Dans le quartier de Coyoacán, se trouve la maison bleue de Frida et Diego, je viens humer et rêver à cette époque qui a enfanté des artistes libres et généreux et dont les héritiers continuent d’éclore.

Sur ce chemin de voyage intérieur, un livre ne me quitte pas, le serpent à plumes de D.H Lawrence. Il m’a donné le goût du Mexique et de ses légendes.

Xochimilco

Attenante à Mexico, vibre la bohème Xochimilco au charme vintage avec ses multiples canaux sur lesquels voguent des embarcations colorées et des mariachis enflammés. De nombreux artistes vivent là pour transformer cet attrait touristique en haut lieu culturel. Je les rencontre, un soir, chez eux, autour de bières. Passionné d’Histoire, mon hôte Salvador sait tout sur la genèse de Mexico-Tenochtitlan, cette ville bâtie sur une île du lac de Texcoco dont une grande partie a été asséchée. La légende raconte que sur le lieu où on verrait un aigle sur un cactus dévoré un serpent, les Aztèques devraient y implanter une cité. Ainsi naquit Tenochtitlan, la capitale des Aztèques, future Mexico. On retrouve cette légende gravée sur le drapeau mexicain.

Pour restaurer les embarcadères, ces doux rêveurs ont peint les murs de fresques colorées. Ils animent régulièrement les pontons d’ateliers de création où tout le monde est invité à participer. Ils ont su voir le patrimoine inestimable et populaire de ces canaux.

Au marché de Xochimilco, je goûterai au pulque, boisson étrange, fermentée et doucereuse, légèrement alcoolisée et je tomberai en amour pour des santiags jaunes orangées, bien trop grandes pour mon pied mais que je garde depuis comme symbole de liberté.

Je repars avec le contact d’un anthropologue installé dans la sierra mazateca, région d’Oaxaca.

Il faut aimer le bus, l’aimer sans filtre, inconfortablement.

Oaxaca

Une ciudad multiculturelle où l’art interpelle à chaque coin de rue. Outre sa cuisine délicieusement indécente le mole…au cacao…son breuvage euphorisant le mezcal, de nombreux espaces culturels et musées comme l’incontournable MACO museo de arte contemporáneo et le Museo Textile de Oaxaca MTO sont à visiter.

A quelques heures de bus, mon compagnon le plus fidèle, se trouve Huautla de Jimenez, en sierra Mazateca. De prime abord, il n’y a rien à Huautla, petit village de montagne souvent sous les nuages. Le café produit ici est un incontournable, et une femme a amené de nombreuses personnalités à braver les routes serpentines et le manque de confort pour la rencontrer. C’est ici que vivait une célèbre chamane Maria Sabina. On peut aller se recueillir sur la colline qui lui sert de sépulture. De nombreuses randonnées sont possibles dans ce coin. De jeunes anthropologues, venus de la grande Mexico ou de plus loin encore, étudient et défendent la culture mazatèque et leur mode de vie rural dans ces montagnes préservées et tranquilles.

Il est l’heure d’aller rejoindre San Cristobal de las casas, revival de mon périple passé.

San Cristobal de las casas

Au petit matin, la ville ne semble pas avoir trop changé. Une cité, pavée, à l’architecture coloniale espagnole, marchés colorés et bars à la musique live tous les soirs. Un lieu où il fait bon se poser, contempler et se rendre dans ses églises au syncrétisme non déguisé. Je me retrouve plongée au coeur du mystique Mexique charriant des siècles de croyances. La plus impressionnante est celle de San Juan de Chamula, à quelques kilomètres de San Cristobal. Jonchée de paille, des centaines de cierges brûlant jour et nuit, on y vient pour exulter ses larmes et ses joies, souvent un poulet est sacrifié devant le saint approprié. L’atmosphère est intense. Plus d’une dizaine d’années s’est écoulée depuis mon premier passage, je suis toujours aussi impressionnée comme envoûtée, et des rêves étranges m’assaillent la nuit.

Je m’achète des huipiles, blouses brodées de fleurs, à porter en hommage à toutes les femmes indiennes telles que la Kahlo les honorait.

Je repars, itinérance choisie sur les traces des mayas et de sa cité magique :

Palenque

Choc! Qu’ont-ils fait de cette cité légendaire où vivent les singes hurleurs, où autrefois le visiteur arpentait des sentiers à peine tracés, se prenant pour Jones, en exagérant à peine. Aujourd’hui Palenque est grand ouvert au regard tant tout a été balisé, quadrillé. Victime de son succès ? Très certainement. Elle garde des secrets bien enfouis. Fouilles incessantes au regard des seulement 10% de vestiges découverts. Les palais sont très beaux. La légende du seigneur au pied bot hante toujours les lieux pour peu qu’on prenne le temps.

Cascades aussi à côté du site, se rafraichir de cette chaleur humide avant de revenir à la ville de Palenque, moins pimpante que San Cristobal.

Frustrée, j’ai besoin de ma dose de forêt et de sites moins fréquentés.

Yaxchilan

Il est 6h du matin quand une lancha m’entraine sur le rio Usumacinta (frontière naturelle entre le Mexique et le Guatemala.) La seule porte d’entrée possible est le fleuve. Le trajet  dure environ une heure, à l’aube quand les brumes matinales imprègnent encore les lieux d’une magie à la Avalon. Je suis la première à pénétrer, je me félicite de m’être levée aussi tôt. Quelle sensation enivrante ! Seuls quelques gardiens du site nettoient ça et là les pierres. Je retrouve enfin ce sentiment échappé de mon Palenque rêvé, un grand moment de plénitude, loin de tout et si près des dieux.

Re-bus, rencontre avec un jeune zapatiste qui veut m’emmener dans son village, le temps me manque et je souhaite découvrir cette forêt enchantée :

Forêt de Lacandone

Ils sont vêtus d’une robe de coton blanc, immaculée, leurs cheveux noirs et longs reposent sur leur dos. Los Lacandones, ces indiens, protecteurs de la forêt sont les écologistes de ce puissant écosystème. Ils vivent là et obéissent à des règles précises basées sur les cycles naturels. Les sentiers dessinés par eux dans la forêt humide mènent à d’impressionnantes cascades. L’eau fraiche réveille et la pluie ne manque pas de tomber en orage fou et intense.

Je ferais bien une retraite, ici, loin de tout mais Quetzalcoatl, le serpent à plumes, m’attend dans sa cité.

Teotihuacan

Revenue en avion à la ciudad de Mexico, comme elle se fait appeler maintenant, je choisis  de retourner sur le site de Teotihuacan. Pyramide de la lune, pyramide du soleil, Quetzalcoatl, marchant sur les pas des aztèques, je ne peux qu’être humble face à toute cette connaissance que je survole à peine.

Le Mexique est vibrant, passionnant et passionné, foyer d’art, de cultures et d’artisanat, fou de l’influence nord-américaine, ambigu et sauvage. Je ne cesse d’y retourner sans qu’aucune lassitude me gagne.

Bibliothèque

« Le serpent à plumes » DH Lawrence
« Au-dessous du volcan » Malcolm Lowry
« Dictionnaire amoureux du Mexique » Jean-Claude Carrière

« Ne nous contentons pas de constater que le monde va mal » – Pierre Rabhi

[Photo : © Franck Bessiere

Article paru dans La Provence du 07/09/17. Entretien réalisé le 05/09/17.

L’association les perles de la côte bleue continue de nous surprendre. Après Paul Watson, c’est au tour de Pierre Rabhi de donner une conférence au théâtre de verdure de Carry-le-Rouet, ce samedi 09 septembre. Deux parcours atypiques, deux personnalités différentes mais qui partagent le même objectif : sauver la planète .

Pionnier de l’agroécologie, fondateur du mouvement les Colibris, des oasis et de villages alternatifs, l’infatigable Pierre Rabhi sensibilise à l’urgence écologique en apportant des solutions concrètes et réalisables.

Il nous a conté son histoire pendant une heure d’entretien à bâton rompu. En voici quelques extraits.

On vous décrit comme un paysan, un essayiste et libre penseur, quel a été votre cheminement?

J’ai depuis toujours souhaité répondre à la question : la vie a-t-elle un sens ? J’ai très vite rejeté le principe d’aliéner mon existence jusqu’à ma retraite.

Avec ma femme, nous nous sommes installés sur une terre rude, celle des Cévennes, pour vivre selon nos valeurs. Nous avons expérimenté une autre façon de nous réaliser plus en accord avec la nature.

La question philosophique est mon moteur. Les petits humains sont formatés pour gérer un modèle de société prédéterminé. La finance détermine notre histoire. Je ne supporte pas le gaspillage de cette vie humaine qui ne jouit pas de la beauté. Tout le monde travaille dans de petites ou grandes boîtes, va en boîte pour se divertir, roule dans une boîte… Je me suis insurgé contre cette claustration. Pouvons-nous donner un sens à notre vie en nourrissant notre corps et notre âme? Je le pense sincèrement en changeant de modèle de société. L’être humain a perdu la joie et l’a remplacée par le plaisir, les divertissements.

Le monde consomme toutes ses ressources de plus en plus tôt dans l’année, que préconisez-vous ?

Il faut changer de paradigme. Notre modèle de société est extrêmement préjudiciable  pour la planète. On sélectionne les semences, on travaille la terre avec des engins de plus en plus puissants qui l’abîme et la tue. Toutes nos démarches vont à l’encontre des lois de la vie. Il faut juste un peu de bon sens et d’observation. On confond aptitude avec intelligence. Les aptitudes nous grisent et la combinaison de ces prouesses techniques nous donne la bombe atomique. On sert la mort et l’on néglige la vie. Nous devons nous éveiller et devenir intelligents. Nous devons nous battre contre ce crime contre l’humanité qui est en train de se produire : les semences ne sont plus un bien public. Il faut lutter pour préserver notre patrimoine nourricier, garant de notre survie. C’est le sujet de notre premier carnet d’alertes*. Éduquer les enfants dans la coopération et non plus dans la compétitivité, cultiver son jardin sont des actes de résistance. Nous devons aussi mettre en marche la société civile afin de rassembler les initiatives et les ériger en solution pour l’avenir. Enfin, l’amour est une énergie puissante et créative : prendre soin des autres et être dans la bienveillance sont des clés.

Vous êtes très sollicité, pourquoi avoir choisi la ville de Carry-le-Rouet ?

Les lieux sont importants mais ne sont pas déterminants. Ce qui compte c’est l’engagement des personnes qui m’accueillent. J’ai plus de 600 demandes de conférences. Nous faisons une sélection avec un certain nombre de critères, mais le plus important sont les personnes, qu’elles soient actives dans la « réparation » de notre planète. J’apprécie les initiatives comme les perles de la côte bleue.

J’incite les personnes à faire leur part. Le principe même du colibri, ce petit oiseau qui, selon une légende amérindienne, a voulu éteindre un feu de forêt en transportant inlassablement de l’eau dans son bec. Ne nous contentons pas de constater que le monde va mal. Impliquons-nous même si nous ne sommes pas sûrs de réussir. Il est déjà trop tard pour beaucoup de choses. Nous sommes dans un ultimatum. Il est temps de redonner un sens sacré à la vie et à la terre.

*Pour en finir avec la faim dans le monde de Pierre Rabhi et Juliette Duquesne.

Caryl Ferey, son livre Condor, le Chili, les voyages

Photo: Joel Saget Agence France-Presse

En 2016, sortait Condor, un polar puissant sur le Chili actuel encore abimé par son récent passé dictatorial. L’interview a été publiée sur le site francochilenos. Caryl Ferey a une démarche de journaliste d’investigation pour chacun de ses polars. Il s’aventure dans les zones d’ombre des pays visités et met en lumière les problèmes sociaux. C’est un épris de justice et d’égalité.

A chaque roman, une ambiance, un pays, vous vous imprégnez de la culture du pays comme si vous en étiez natif. Combien de temps restez-vous sur place ?

Deux voyages de un à deux mois. Je n’écris pas en voyage, je voyage.

La genèse de vos livres est-elle un voyage ou bien le fruit de rencontres ? Voyagez-vous pour écrire ?

D’abord de la doc, puis des voyages et surtout des rencontres. Elles changent tout.

L’idée de «  condor »,  est-elle apparue après avoir travaillé sur «  Mapuche » ? Les Mapuches ont-ils été le fil conducteur jusqu’au Chili ? On retrouve un lien entre Gabriela et l’héroïne de « Mapuche »…

Mes premiers contacts mapuches se trouvaient au Chili, où leur situation n’a rien à voir avec l’Argentine. Je savais donc que je retournerais au Chili.

Dans certains passages, je vous vois comme un journaliste d’investigation : quelles ont été vos sources ? Comment avez-vous pu passer au-delà de l’oubli des Chiliens vis à vis de leur histoire ?vous écrivez « sous prétexte de vivre, on oublie le passé et il reste une boue qui paralyse l’avancée de la société » Vous avez ressenti la violence de la société chilienne, cette violence cachée…mais en parallèle vous louez l’arrivée de cette jeunesse militante en politique, une jeunesse qui manque en Europe.

Je travaille comme un journaliste pendant un an avant de me lancer dans l’écriture du roman. Je n’ai pas de tabou, étant un « outsider », ce qui me laisse beaucoup de latitude pour évoquer le pays. Je rencontre surtout beaucoup de gens qui ont souffert de cette amnésie. Mon rôle est aussi de réactiver la mémoire du pays, du moins pour ceux qui ont oublié…

Avez-vous rencontré Camila ? (Camila Vallejo, une militante politique chilienne, leader de la révolte étudiante devenue députée à 24 ans)

Non, elle (et ses troupes) négociait avec Bachelet pour les réformes de l’éducation. Dommage !

Gabriela et Camila  représentent  la génération Y qui semblent apporter les changements nécessaires dans le monde puant du néolibéralisme. Votre fille Emma a le même âge que les protagonistes, sentez-vous, quand même, un sursaut de vie chez cette génération de Français ?

Non, pas vraiment. Les jeunes sont comme nous, ils cherchent un radeau. Ca ne nous empêchera d’être heureux, malgré tout.

Dans quelles conditions avez-vous écrit l’infini cassé ?

Je le sens comme un chant de fin du monde, un chant mortuaire de notre planète, un chant difficile, pour moi, à lire tant la violence est immense…

Croyez-vous-en une autre fin ? Une fin où les hommes se réveilleraient de la vision limitative imposée par une poignée ? Que pensez-vous du mouvement nuit debout ?

J’ai une vision assez pessimiste de l’espèce humaine, où une minorité suffit à écraser les majorités. Il nous reste l’amour, la poésie, la rage et l’envie de vivre autrement. Vaste combat…

Esteban sait sans savoir, il a une préscience de son histoire familiale. Il n’aurait pas pu écrire l’infini cassé s’il n’avait pas accès à cet inconscient collectif de la haute société chilienne. Il vit un véritable séisme. Croyez- vous au destin ? Avez -vous été Esteban dans sa manière de brûler la vie ?

Je crois qu’on devient ce qu’on donne à la vie, le mouvement. Les gens qui se mentent deviennent fatalement malheureux, par lâcheté, peur le plus souvent. Ca demande une énergie folle de réaliser ses envies, rêves ou désirs. Mais c’est le seul chemin valable, pas celui d’entasser de l’argent.

Pour moi, vous êtes un rebelle, un anthropologue, un poète rock n’ roll aussi (l’infini cassé est une odyssée poétique)

Avez-vous rencontré des retornados sur place ? ou des francochiliens ? Le personnage de Stefano est-il un peu d’eux ?

Difficile de trouver sa place entre la vie, l’indifférence de toute une société et ce devoir de mémoire. Le drame de Stefano (est d’avoir) avoir arrêté de vivre.

Pensez-vous que la pierre d’achoppement de la société chilienne est l’oubli ou l’indifférence ?

Je le crains, du moins pour la majorité des post 30/35 ans. Il n’y a que la jeunesse chilienne à pouvoir inverser le cours des choses. Et oui, j’ai rencontré tous les gens que vous évoquez. Ils sont ma matière, ma mémoire.

Condor va-t-il être publié au Chili et comment croyez-vous qu’il sera accueilli ? (c’est une bombe atomique ;))

Trop tôt pour savoir. Mais Mapuche est traduit en Castillan…

Qui est la machi Ana ? L’avez-vous rencontrée au Chili ? Comment avez-vous eu accès aux symboles mapuches ? Avez-vous pris part à une cérémonie ? votre regard sur eux va bien au-delà du respect ? Etes-vous sensible au mysticisme, à l’ésotérisme ?

J’ai rencontré la machi, assisté à une cérémonie pour les prisonniers mapuches que j’allais visiter à Angol. Je ne suis pas du tout ésotérique mais il y a des choses qui nous dépassent. Tant mieux.

Quand et comment avez-vous entendu parler des mapuches ?

Grâce à Benetton, qui mettait des barbelés sur leurs terres.

En Europe, le grand public ne sait pas qui ils sont. Vous mettez en lumière les parias des sociétés « modernes » : les Zoulous, les Mapuches

Y aura-t-il un autre livre en Amérique du sud ?

Très probablement – je pars en Colombie au printemps prochain…

Et la dernière : êtes-vous devenu accro aux Pisco sour et donnez-moi une adresse où les boire en France…

Ça devient un peu à la mode, les bars à cocktails. Certains en servent. Le mieux, c’est encore d’acheter une bouteille de pisco dans une boutique péruvienne ou chilienne et d’inviter des amis à partager ce délice pour excités.

Chili : un regard amoureux

L’amour est fait de si petites choses et de grandes surprises.   Qu’est-ce qu’un voyage si ce n’est une histoire d’amour ?
Une histoire d’amour qui débute un matin, au-travers une photo ( Georges Bartoli), à l’écoute d’une chanson fredonnée par un beau chilien triste rencontré à l’âge de 16 ans ?

Qu’est-ce qui va faire qu’on ait envie de partir, de traverser l’océan pour aller à la rencontre de cette photo, de ce chant ? L’amour !

« Il meurt lentement celui qui ne voyage pas… » Pablo Neruda lui-même évoque ces passions qui nous rendent vivants et heureux.

Le Chili, un bout de monde, …Ce trait vertical sur l’atlas comme un point d’exclamation ! Et quelle exclamation ! Plus d’une centaine de volcans (à preciser), des extrêmes imposants :

Patagonie, la fascinante : face au vertige de l’infini, on pactise avec ses profondeurs. (Patagonie intérieure de Lorette Nobécourt )

Un bout de Mars : Atacama, le désert le plus aride avec le ciel le plus pur. Un observatoire astronomique au nom d’Alma : l’âme…

Une âme ? Pays doté d’une âme et pas n’ importe quelle âme ….ces derniers temps, elle a bouleversé toutes les lois météorologiques, humaines…elle se rebelle :

Des pluies diluviennes s’abattent sur le désert, va-t-on y voir fleurir des roses ? (les roses d’Atacama de Luis Sepulveda). Les volcans se réveillent et crachent leur colère (2 en quelques semaines). Le record des tremblements de terre.  D’humeur explosive la planète ?

C’est l’exclamation de la vie ! On s’incline devant la toute-puissance de la nature. Le feu brûle et l’amour arrive par surprise. Le Chili m’a surprise. Une collision tellurique. Moi, la française, que pouvais- je bien comprendre ?

Chez moi, la terre semble impassible. Ici, la terre tremble, la terre gronde, cycle immuable comme un chant magnétique. Les Mapuche, eux, savent : les Hommes de la terre, ces bien nommés, acceptent et transcendent son langage.

Le chant du beau chilien entendu en 1986 était un chant d’espoir, un chant d’amour :

« Gracias a la vida »

Que chante encore et encore la terre chilienne, comme une conjuration du passé, cette terre exclamative qui fait écho à mon âme.