Céleste Painepan, orfèvre mapuche

Certaines femmes attirent le regard. À Raices de la Tierra, où je la voyais assise au milieu des siens, j’étais aimantée par l’allure de cette belle femme, brune et altière, ses deux longues tresses entourées de fils d’argent encadrant un visage noble, toujours vêtue d’une robe noire ceint d’une large ceinture tissée noire et blanche. Ses bijoux en argent magnifiquement travaillés, boucles d’oreille, colliers et bracelets laissaient dans son sillage une empreinte musicale et donnaient un rythme à ses pas. Un style, une âme, j’avais envie de lui parler.

Céleste est Mapuche, fille du peuple de la terre. Un peuple résistant et fier qui a toujours repoussé les conquistadors et autres envahisseurs. Hélas, aujourd’hui, les ennemis ne sont plus des personnes physiques mais des lois qui les exproprient et les laissent souvent désarmés et exsangues.

Petite fille, Céleste a connu la ville de Santiago du Chili, loin de son peuple qui vit au sud du pays dans la région des lacs et des volcans, en Araucanie. Elle était une paria face aux enfants de la capitale. Elle a vécu les problèmes d’intégration, le rejet. Elle a du lutter pour s’affirmer et a mis un point d’honneur à représenter la culture de son peuple de la meilleure manière qui soit.

Installée dans son atelier d’orfèvrerie, dans le Barrio Yungay, depuis 2011, elle crée des pièces fortes, symboles du monde mapuche, toutes empreintes du Newen (la force, l’énergie). Son travail, sa passion ont pour origine un rituel séculaire.  Lors du « Catan Cahuin », la grand-mère désigne une de ses petites filles pour lui percer les oreilles avec une aiguille, une akucha. Céleste fut l’une d’elles. Adulte, elle comprend la force de ce rituel et décide de transmettre sa culture et la bonne énergie à travers ses bijoux. Son atelier s’appelle tout simplement Akucha.

Instagram : akuchajoyas

http://www.akucha.cl/wp-content/themes/akucha/video/akucha.mp4

Site : www.akucha.cl

©EricFacon

Les chants unis des gardiens de la terre

Reportage réalisé en novembre 2016 au Chili avec Éric Facon, photographe (photos sur www.ericfacon.com « les chants unis des Amérindiens »).

Mapuches, Arhuacas, Aymaras, Guaranis, Huicholes, Lakotas… voix de la terre, tous ensemble, les peuples de l’aigle et du condor, chantent et dansent.

Mosaïque indienne au pied des Andes

Novembre 2016, après une heure de route au sud de Santiago du Chili, coincée entre 2 cordilleras, la petite ville de Graneros semble endormie dans la nature. Encore quelques kilomètres et le camping de callejones avec ses 19 hectares et ses séquoias géants ouvre ses portes pour la 4ème année consécutive aux Raices de la Tierra, littéralement les racines de la terre.

Pendant 4 jours, la Kiva (le coeur de la terre créé pour l’occasion) va vibrer au rythme du tambour, des danses et des chants, tandis qu’en son centre brûlera en continu le feu sacré. Une danse des origines, rituel de guérison du Nord au Sud, sorte de pow wow expansé des Amériques.

La veille de l’événement, les participants commencent à arriver et s’installer tranquillement. Des familles ont emmené leurs matelas et des tentes grandioses dans des jeeps, un tipi se dresse fièrement à l’entrée, joyeuse introduction. Pour l’instant, les coins tranquilles existent encore. Tout est très organisé. Plus de 4000 personnes sont attendues. Un bracelet rouge nous est remis à l’entrée, tout sera inclus des repas végétariens à l’emplacement pour mettre nos tentes. Se dessinent les endroits clés où se dérouleront les cérémonies : Kivas, temazcales (tentes de sudation où l’on vient se purifier) et le camp mapuche. Le parc a été délimité en plusieurs zones, calmes, familiales ou jeunes. Les différentes activités sont affichées. Des ateliers sont prévus chaque jour. Ateliers sur la famille, les cycles de la femme. D’autres sont de longs palabres entre les Abuelos (anciens) au pied d’un arbre. Une machine bien rodée.

Aucune armée de caméramens et de journalistes n’est convoquée pour assister aux rituels. Ce qui est plutôt bon signe. Avant tout, cette réunion est spirituelle et ne souffre pas de tapages médiatiques. L’autorisation n’a pas été chose aisée et nous nous faisons discrets. Le maître de cérémonie Heriberto digne héritier de Tigre Perez ne s’est pas érigé en gourou.  Il évoque ces rencontres comme «  les nations unies de l’esprit ».

Premier matin, 5h00, il fait encore nuit noire et des feux ont été allumés tout près des temazcales. Il fait froid, à l’aube, pendant le printemps chilien. Regroupés en cercle autour des feux juste allumés, les anciens honorent par leurs chants et leurs paroles, les premières pierres des temazcales qu’on fait chauffer. Les indiens Lakota, chantent, au son des tambours, des chants très doux que le cercle reprend en murmurant. A tour de rôle, les anciens des différentes tribus vont chanter et 4 feux vont être allumés. Nubia, la femme d’Hériberto, va clôturer cette première cérémonie. D’une voix douce, elle explique le sens des raices, leur caractère sacré. C’est une célébration spirituelle et non un festival. Les femmes doivent si possible porter une jupe longue pendant les kivas, l’alcool et les relations sexuelles sont prohibés. Nous devons tous comprendre que nous sommes rentrés à cet instant de la cérémonie du feu, dans un lieu sacré qui a besoin de l’énergie de tous. Etre ici en conscience et donc faire attention à nos pensées. Être aussi dans la bienveillance, le bien-être et l’amour de toute vie. Je comprends que les Raices demandent un engagement. Pour les responsables de cette organisation, rien n’est dû au hasard, si nous sommes là, c’est que devons être là. Pour conclure, elle remercie les ancêtres, la terre, le ciel, les enfants, nous tous, moment de gratitude à la vie, à la mort, à tout ce qui est.

 Temazcales

Aux premières lueurs de l’aube, tous les jours, une file se mettra en place pour prendre part aux temazcales du matin. Environ 60 personnes par tente, 6 au total. Chacune sera présidée par un des abuelos présents. Tous assis en cercle, dans le noir, sans aucune possession, tous les bijoux devant être retirés et laissés à l’entrée. Par 4 fois, les portes du temazcal s’ouvriront pour accueillir les pierres chaudes. A l’intérieur, chants et paroles alternent. La purification prendra le temps qu’il faut, en moyenne une heure.

Le soir, après la kiva, de nouvelles files se formeront. Une file qui jamais ne tarit tant dans l’esprit des participants, la cérémonie du temazcal est primordiale. Pour Deby, professeur de théâtre, venue en famille et enceinte de son deuxième enfant « le temazcal représente le ventre de la mère, c’est un lieu qui permet d’échanger et de se réconforter. Pouvoir le vivre avec des anciens décuple ce sentiment de bien-être. » Au Chili, comme dans beaucoup d’endroits en Amérique du Nord et du Sud, les maisons de sudation sont communes, on s’y réunit régulièrement pour chasser les problèmes, les chagrins et partager son point de vue sur le monde.

Pour Ana Luisa Solis, une des maîtresse de cérémonie: «La cérémonie du temazcal est essentielle, elle s’étend dans de nombreuses régions du monde car elle propose d’assainir la personne dans son ensemble. Le feu sacré et l’eau, deux élément fondateurs sont présents dans le temazcal. » Chaque temazcal sera différent , il s’improvise autour de son guide.

Les matins mapuches

Tous les matins, à 5h, les kultrun (tambours) retentissent pour la cérémonie mapuche llelipun. Un cercle dansant, les chevaux, une cérémonie où les étrangers ne sont habituellement pas conviés. Ici, elle est ouverte, et autour du feu sacré, la danse peut durer des heures jusqu’à l’installation du soleil. Les Mapuches, tout au long de ces 4 jours, vont donner toute leur puissance et toute leur énergie. Leur camp situé à côté de l’entrée, de l’autre coté des temazcales, est imposant. Des tentes de repos sont dressées aux limites du campement, d’immenses bâches ont été montées pour le partage des repas, les réunions, les rencontres. Les chevaux paissent dans un coin et les branches de canelo, l’arbre sacré des machis (les guérisseurs) ont été plantées et parées pour devenir un lieu de recueillement. Les Mapuches sont nombreux, ils sont les hôtes de cette terre chilienne. Les Raices leur permettent de ne pas se sentir seuls, d’ouvrir leur coeur car leur quotidien est trop souvent ponctué de batailles juridiques et d’emprisonnements sauvages. Au fil des ans, grâce aux nombreuses attentions des autres peuples, la confiance s’est installée. Leur force est leur résilience. Rappelons qu’ils ont résisté aux Incas puis aux conquistadors.Ils ont toujours su préserver leur culture. Leur médecine est maintenant reconnue et pratiquée dans des hôpitaux pilotes dans la région de Temuco.

Les Anciens (Abuelos)

Passent les filles aux longues robes fleuries, les garçons à barbe, les couleurs bariolées, les ponchos et les pieds nus, un tourbillon de jeunesse aux sourires éclatants…revival hippie les Raices ? pas seulement, car cette réunion de savoirs ancestraux est née d’une vision.

Une prophétie traversent les siècles: un jour, l’aigle et le condor voleront ensemble. L’aigle symbolise les peuples au nord du Nicaragua et le condor, ceux du sud. Il est temps de partager les savoirs.

Sur terre, l’heure est au changement, et l’énergie doit être augmentée pour aider ce passage. Pour cela, il faut la force des natifs, l’unification ou plutôt la réunification de tous ces peuples. Des siècles plus tôt, ces cérémonies existaient et tous les peuples du nord au sud se retrouvaient en un point de convergence, souvent en Amérique centrale. Tigre Perez, le fondateur des Raices, a eu la vision de cet événement, alors qu’il se trouvait avec les Dineh (Navajos). Ces peuples dont les traditions orales se perdent, ont besoin de se rencontrer afin d’unir leur connaissance. Les langues natives sont de l’énergie pure. Autour du feu, la parole devient magique. Elle est une force, elle donne le sens. La mission des Raices est de rassembler toutes les nations. Ces peuples entretiennent un dialogue constant avec la nature et ne cessent de clamer plus de conscience. Le 4 est un chiffre important dans les traditions, il est partout : 4 animaux dessinés dans la Kiva : le condor, le lama, la baleine et le cerf, archétypes qui expriment les points cardinaux. les 4 phases de la lune, les 4 moments de la journée, il sera le cycle des raices. 4 jours pour plonger au coeur d’une cérémonie séculaire. Le premier jour est dédié aux esprits, le second à la famille, le 3ème jour aux ancêtres « nous sommes les rêves de nos ancêtres »  et le dernier est un jour de retour à soi.

kivas

Fumigation, fumée sacrée, fumée odorante

Arôme de sauge, de tabac, palo santo… Les plantes sacrées. L’odorat exacerbé par le sucré du tabac blond, le palo santo et la sauge citronnée qui embaument toutes les cérémonies, et fait un peu tourner la tête.

Les dignitaires font face à la kiva, parés de leurs plus beaux atours.

L’aspect vestimentaire des anciens n’a rien de folklorique, c’est une expression de l’appartenance à leur communauté et ces vêtements ont vertu de protection. Ainsi au deuxième jour, lorsqu’une des machis (guérisseuse mapuche) donne symboliquement sa cape à la femme médecine Lakota, l’ émotion est à son comble.

Huipile (blouse brodée de motifs colorés) des femmes médecines mexicaines, Les makuñ (poncho) pour les hommes mapuches, et pour les femmes, robes noires ceinturées de trariwe, foulard sur les cheveux (pour la concentration) et superbes bijoux en argent. Les Arhuacas, indiens de la Sierra Nevada de Santa Marta en Colombie sont habillés de blanc, auréolés de magnifiques cheveux longs, noirs et portent sur la tête un chapeau, toujours accompagnés de leur mochila (un sac en laine ou en coton). les Lakotas s’enveloppent de couvertures bariolées et s’ornent de plumes.

Chacune des kivas réunit plus de 500 personnes. Les jours passant, la ferveur augmente. Les visages sont devenus familiers. Les belles défilent dans leurs habits colorés, jupes longues, coiffures, chapeaux, foulards, tous les mélanges sont permis. Les gens se sourient et se retrouvent souvent assis au même endroit. On ne sait pas grand chose les uns des autres mais les embrassades ponctuant la cérémonie, mettent le sourire aux lèvres et apportent son flux de chaleur. C’est le fameux abrazo des sud-américains, une bise et on se serre dans les bras.

AHO

oui, amen, merci est le mot de passe de la kiva. Il conclut les prises de parole des Anciens. Aho de la langue Kiowa.

Dans le public

Tous les jours au même endroit s’assoit une femme seule de 55 ans venue de San felipe (Chili) «  je n’ai pas trop d’attentes : tout ce qui se présente est le bienvenu. Ici, je participe à des cercles de femmes. Je vais au temazcal. Je suis là aussi pour renouer avec l’amour de la terre, la Pachamama, et le transmettre à mes petits enfants. C’est important qu’ils aient plus de conscience, qu’ils soient proche de la nature. Je viens pour vivre une parenthèse dans ma vie et prendre la bonne énergie de ce lieu ». Une femme toute simple, elle n’a l’air ni perdu, ni illuminée, juste une femme qui pense enfin à elle.

Les Raices un exutoire à une société chilienne encore trop imprégnée par le culte catholique ?

Au fil des témoignages, les mêmes valeurs reviennent sans cesse dans la bouche des participants : liberté, ouverture d’esprit et une furieuse envie de changer la société dans un respect de la singularité de chacun. Le public se compose d’une grande majorité de femmes seules qui ont envie de se reconnecter à elles, mais aussi de familles.

Ce sont des retrouvailles avec les racines profondes du continent américain, les racines de leur terre. Les Kivas sont appréciés comme des moments de prières hors des diktats des religions. Des moments hors du temps où les danses du soleil, les odorantes plantes  brûlées et le son du tambour relient à la dimension sacrée de la nature : on remercie le soleil, on remercie cette journée qui se finit doucement, on remercie ses voisins de kivas, on s’embrasse beaucoup, toujours l’abrazo des sud américains.

La medicina, terme souvent entendu et employé au cours des Raices de la tierra, regroupe tout ce qui fait du bien au corps, au coeur et à l’âme…la medecina c’est les câlins, les mots doux, le soleil, les plantes.

Cette composante spirituelle que nous retrouvons dans les kivas ou les temazcales témoigne du besoin de se reconnecter à une dimension supérieure mais de façon libre et non religieuse.

Pour Benjamin, 38 ans, un français qui vit à Santiago et qui vient aux Raices depuis 6 ans « Raices est plus que tout un lieu de rencontres et de possibilité de créer des liens. Les ateliers donnent des informations sur un autre mode de vie. Au Chili, la cosmogonie andine est très présente dans la culture malgré les nombreux problèmes interculturels. »

Amaria, 60 ans et Natalia, 30 ans, 2 femmes assises dans l’herbe, se confient près d’un des points de recharge des téléphones. Elles se sont rencontrées ici et ont lié une belle amitié. L’intimité naît très vite dans ce genre de lieu. Elles ne se seraient sans doute pas rencontrées dans leur vraie vie. Amaria vient seule pour la seconde année. Après une vie remplie de responsabilités, elle est maintenant retraitée et a décidé de faire ce qu’elle veut.  Elle aime la tranquillité et la sécurité de ce rassemblement. Natalia est thérapeute florale. Elle a besoin de venir ici pour échanger et apprendre.

Les populations indigènes sont peu présentes chez les visiteurs. Mais en discutant,  nombreux sont ceux qui ont des origines mapuche.

Les cercles des Anciens

Pour Ana Luisa Solis, abuela maya toltèque, un changement de conscience est bien visible. Depuis les premières Raices, elle a vu arriver de plus en plus de familles. Pour les abuelos, les enfants sont une bénédiction et leur nombre croissant les ravit. ils y voient un tournant. « le monde entier a besoin de se reconnecter à ses origines. Les populations indigènes ne connaissent ni le stress, ni l’angoisse des civilisations occidentales».

Le troisième jour, elle animera, seule, un cercle de réconciliation hommes, femmes dans lequel elle invoque la nécessité de la réunification du masculin et du féminin. D’un geste précis, elle se lève, et d’une voix forte, petite femme soudain devenue prêtresse, elle répète comme un mantra « somos un solo corazon » (nous sommes un seul coeur) au rythme de son tambour. Un hymne à l’amour si fort que les visages se remplissent de larmes, de rires et de reconnaissance. Une expérience saisissante.

Tom, un des Lakotas, clame que cette réunion est importante pour s’exprimer, se relier à la nature et se retrouver tous ensemble pour partager. Mais il revient aux peuples indigènes d’utiliser toutes les technologies comme les réseaux sociaux, la loi pour se faire  entendre. L’erreur serait de s’isoler, et de ne chercher la solution que dans la prière. Des paroles qu’il adresse aux Mapuches, les hôtes de cette terre chilienne.

Le coeur blessé de la terre et de ses gardiens

Les premières nations dont font partie les Mapuches, les Lakota, les Guaranis toutes réunies dans un même lieu pour 4 jours de célébration à la terre. Ce sont sans nul doute les gardiens de la terre. Ici en terre chilienne, le public est particulièrement réceptif, la ferveur monte jour après jour jusqu’à son apogée, le dernier jour.

Cette rencontre est oecuménique. La grande famille de peuples originaires s’est reconstituée, les revendications ethniques n’existent pas. Par la prière, ils veulent préserver la vie naturelle de cette planète et montrer leur foi en la vie. Le partage est la clé de voûte.

« Le monde a besoin de fous, de gens comme vous et de médecina (…) le pardon est un médicament très puissant à pratiquer tout le temps » Heriberto, mexicain, naître de cérémonie.

Tous reçoivent des échos alarmants sur l’état de santé de la planète. Au coeur de toutes les cosmogonies, La terre, la madre naturaleza, la mère, la nourrice est celle qu’il faut honorer et respecter . Or elle souffre de plus en plus et il devient urgent de l’écouter. En somme, leur cri est un discours écologiste, porteur de bon sens. Le refus des dogmes se fait sentir et la seule chose qui compte vraiment est ce partage, ces paroles. Ce n’est pas un monde monochrome, c’est un monde riche de ses différences mais unis.

Ils ne sont jamais réunis en même temps, certains vivent à l’opposé du continent américain. Ils sont tous connectés à la tradition et ont tous des déboires avec les compagnies minières, les gouvernements.

Une véritable concentration de pluralisme culturel. Ces peuples qui revendiquent le droit d’être appelés nations, se retrouvent ensemble portés par le même désir de protéger la terre. Ces peuples comme les Guaranis, isolés, réussissent le pari de parler, d’échanger ensemble pour faire avancer leur reconnaissance. Car si les raices sont avant tout un rassemblement spirituel, il n’en reste pas moins politique. En interrogeant le machi mapuche, Christian, celui-ci ne peut distinguer le culturel du spirituel, tout est lié. Le sentiment d’appartenance à une communauté et le « non » à tout ce qui fut subi, émerge du discours de ces nations. Le mythe fondateur, la prophétie de l’aigle et du condor, est leur socle commun.

Les langues se délient pendant les cérémonies, car même si la kiva revêt un caractère spirituel et joyeux, leurs turpitudes passées et actuelles sont bien présentes. Une machi  injustement incarcérée est évoquée. On parle aussi de standing rock et des défenseurs de l’eau. Le monde actuel est bien loin d’être fantasmé.

La conjonction de ces nations ici même au Chili ébauche la possibilité d’un autre monde.

Sur la réserve à notre arrivée, la simplicité du maître de cérémonie, les rencontres avec les représentants nous confortent que nous ne sommes pas dans une énième cérémonie new age.

Leur humilité et leur joie d’être ensemble, soeurs et frères d’âmes pacifistes, leur résistance acharnée à préserver leur mode de vie traditionnel et par la même à maintenir la biodiversité et l’équilibre de la planète sont un exemple à suivre. Selon eux, les lieux sacrés doivent être protégés car ils cachent en leur sein les trésors de la vie même.

Ces réunions séculaires qui existaient plusieurs siècles auparavant, réapparaissent maintenant et permettent l’union entre ces nations souvent isolées.

Là où des institutions mettent des années à organiser une rencontre, il a suffi à un seul homme de suivre son rêve pour que soient réunis l’aigle et le condor, plusieurs fois par an et dans plusieurs pays. Un contre-pouvoir, où sans officiels, sans administration, ils s’essaient à une parole pacifiée et à employer leurs expériences pour faire bouger les lignes.

A entendre les cris de colère d’une grand-mère guarani âgée de 110 ans, on devient tout-petit et on se dit qu’il est urgent d’agir.

Prise de paroles de l’abuela guarani :

Elle crie : «  la terre est fatiguée, nous la maltraitons beaucoup trop, et nous maltraitons la féminité, les mères et les grands- mères à travers cela. »

La dernière nuit, l’ambiance est à son comble, les danses folkloriques s’enchainent dans des rondes endiablées. Le coeur est à la fête et à la musique, toujours dans cette bonne humeur simple et joyeuse. Adrien, français de 40 ans, grand amateur de festival électro, y retrouve «  la même fièvre sans drogue, agressivité, préjugés »

On garde en soi longtemps l’aura de ces belles rencontres. Au fond, les Raices sont une  école où l’on écoute la parole des sages. On entrevoit la simplicité de la vie et on se fie à son bon sens. C’est de l’intelligence collective, ce que la société moderne commence à mettre en place comme issue de secours. Pourrons-nous nouer des démarches collectives à l’instar des Raices ?

La kiva est le coeur de la terre. A la fin, tout le monde emporte un peu de ces vibrations chez soi.

Le feu ne devrait pas s’éteindre.

Magnétique Groenland

Article publié sur Beforgo.com le 12/02/18

Qu’est ce qui nous fait aller toujours plus au nord ?

Affronter le grand blanc ? Est-ce, comme pour le voyage dans le désert, une envie de nettoyer son cerveau, trop sollicité visuellement et trop rivé aux écrans d’ordinateur? Peut-être est-ce aussi les dernières terres à conquérir, celles qui ne vivaient qu’au travers des récits des grands explorateurs et qui sont maintenant plus accessibles?  Est-ce cet engouement pour l’Islande, une terre de feu et de glace, qui appelle à aller encore plus haut, plus extrême ?Au Groenland, on parle le danois, l’anglais et l’inuit. Appartenant au royaume du Danemark, cette immense île blanche et glacée est posée comme au sommet du crâne de la Terre. L’Amérique et le vieux continent  sont à 4 ou 5 h d’avion vers l’est ou l’ouest.

Au Groenland, l’hiver, la mer sert d’autoroute, 20 centimètres de glace la recouvre, les icebergs sont des montagnes immobiles et on croise des bateaux pris par les glaces. Autrefois, seul moyen de transport, on croise encore beaucoup de mushers avec leur attelage, et plus fréquemment des motoneiges.

L’hiver, il fait -20° mais l’air y est incroyablement sec. Si sec qu’on ne peut pas faire de bonhomme de neige, seulement des lancers de confettis de neige.

Le café internet dans les villages est un point de rassemblement, fenêtre sur le monde qui palpite derrière les écrans. Ici, tout semble si paisible. Les villages ont des maisons colorées qui contrastent avec l’immensité blanche. Ces couleurs sont un code, elles représentent les professions de leurs habitants.

L’avion ou l’hélicoptère sont les moyens de transport de l’hivernage. À Uummannaq, petite ville de 1200 habitants au sud-ouest qui vit de la chasse et de la pêche, il faut prendre 3 avions pour se rendre à l’école. En été, les icebergs libérés des glaces quittent la baie et s’acheminent dans l’Océan Arctique, les déplacements se font alors en bateau.

Les Inuits, peuple héroïque

Il est toujours fascinant de se demander comment les peuples ont survécu à de pareilles conditions de froid et d’isolement, « des sociétés ancestrales au destin héroïque » disait Malaurie.

Les Inuits savaient survivre dans ce désert de glace. Mais tout a évolué très vite, trop vite… Beaucoup se sont perdus, oubliant les traditions et s’enfonçant dans les méandres d’une vie sans boussole. À nouveau, on réapprend de la nature. On transmet aux enfants la force des Inuits en héritage : se repérer dans ce désert et recontacter leur énergie vitale. Patience, persévérance et détermination telle est la loi de la Nature. La rudesse de celle-ci apprend bien plus aux enfants des parents perdus. Quel sentiment de liberté face à la banquise quand on glisse avec son attelage !

Dépaysement absolu.

Au fond des fjords, les villages. La glace. On pourrait penser monotonie, lenteur d’un temps sans fin, noir l’hiver, lumière éternelle, l’été. Mais la glace est vivante, le glacier Sermeq Kujalleq le plus gros fournisseur d’icebergs de l’hémisphère nord hurle sa fureur, se mutile et disparait trop vite à cause de ce climat déréglé. Sensations fortes en Groenland, si calme et paisible d’apparence, d’un coup sauvage, les icebergs grondent, la glace s’effondre. Puissance extrême.

L’été, le jour dure 3 mois, soleil de minuit. L’hiver, les nuits sont longues, aurores boréales. Terres d’aventures, d’expéditions, moments uniques dans l’austère beauté monochrome, un seul esprit, celui de la liberté et du savoir faire séculaire.

Ce voyage ne convient pas à tous. Il n’est pas aisé de se rendre au Groenland, surtout en hiver. Il n’est pas aisé car il faut remplir les vides abyssaux d’un espace aussi vierge. Une réelle confrontation à soi, à sa capacité d’adaptation. Mais, un jour, nul voyageur n’échappe à l’appel du Grand Nord ou du Grand Sud, certainement pour réunir ses pôles, retrouver son nord, bien loin de son quotidien.

Notebook

Lettre à un Inuit de 2022, Jean Malaurie
I love Greenland compte Instagram
Groenland – Faut pas rêver du 15/01

L’appel de L’Iran, le poème du Moyen-Orient

C’est un article particulier, un article sur un pays où je n’ai jamais mis les pieds, mais qui me fascine depuis des années : l’Iran.
Dans les années 70, c’était une des étapes sur la route de Katmandou.
Fin des années 90, je travaillais en agence de voyages, et sur une unique brochure, apparaissait un circuit en Iran. Irrésistible attirance et retour en grâce d’une région du monde où plus personne ne mettaient les pieds.En Inde, les Parsi, tout droit venus d’Iran et installés majoritairement à Bombay attiraient ma curiosité. Ils pratiquent le zoroastrisme, et leurs funérailles ont encore lieu sur des tours du silence.

On peut réprimer la politique qui sévit là-bas, refuser de porter le voile en tant que femme, mais Il n’y a pas de mauvais endroits quand on voyage pour rencontrer les gens.

Tout visiteur doit être capable de faire la différence entre les citoyens d’un pays et son gouvernement. Il est donc légitime de voyager dans un pays dont on n’approuve pas la politique, ne serait-ce que pour rencontrer ce peuple qui, la plupart du temps ne fait que subir. Et le peuple iranien est généreux, attachant, cultivé et paradoxal.

Rencontre avec Nathalie Lefèvre, directrice de Radio médecine douce, auteure, conférencière et coach en amour de soi.

Son visage racé et son port de tête altier, lui donne des airs de princesse orientale. Iranienne par son père, elle m’avoue que son visage est devenu plus typé au fil des ans, comme si ses racines devaient remonter. Une lettre écrite au retour de son premier voyage m’a touchée, moi,  l’européenne libre. Cette lettre s’intitule « lettre à Sayan »

J’ai donc voulu l’interroger sur ce voyage, cette plongée dans le miroir. Elle m’a parlé de la femme iranienne, de la délicatesse de l’art iranien, de son amour pour cette culture, de ce pays de lettrés raffinés et accueillants.

Quels ont été tes premiers souvenirs de l’Iran ?

« Longtemps, je n’y ai pas prêté attention. Hormis le norouz ( nouvel an iranien), que nous fêtions chaque année avec mon père, je ne me souviens pas d’autres fêtes et je n’ai pas appris la langue. Mon père a vécu un tel traumatisme en s’exilant après la révolution qu’il me parlait peu de son pays. Mon voyage, l’an dernier, m’a ouvert les yeux sur cette part iranienne. J’ai pu me rapprocher de mon père. Le plus amusant est que dès l’aéroport, on m’a parlé perse, j’ai été reconnue comme une enfant du pays. »

Comment s’est passé ton voyage ?

« Je suis partie avec une amie. Voyager seule ou entre femmes n’est pas un problème là-bas, les gens prennent soin de vous. Accueillies à notre arrivée chez un ami de mon père à Téhéran, nous avons été considérées comme les filles de la famille. Nous sommes restées à Téhéran où Sayan (la fille de mon hôte) nous a présentées à ses amis. Nous avons pu échanger avec la jeunesse iranienne. Puis, nous sommes allées à Ispahan. J’ai adoré cet endroit. C’est la ville du raffinement. L’art m’a bouleversée, les mosquées et palais des mille et une nuits, les volutes bleues des coupoles, les jardins, tout resplendit de poésie. Pour les futurs voyageurs, prenez le pouls du pays et rester vous -même en respectant les codes. Dans la rue, si nous portions des voiles trop couvrants, les femmes nous le faisaient remarquer, nous n’avions pas à nous cacher inutilement. C’était notre chance»

Parle nous de la jeunesse iranienne et des femmes ?

« Le pays évolue. Encore trop lentement pour Sayan, 35 ans, qui vit chez ses parents car elle n’est pas mariée et ne compte pas l’être. Deux types d’Iraniennes s’affrontent, les conservatrices et les autres, plus libres qu’on reconnait aux foulards portés très bas couvrant à peine les cheveux.  Les femmes ont le droit de fumer dans la rue, mais n’ont pas le droit d’enlever leur voile dans les lieux publics. Les femmes iraniennes sont très maquillées, aucune ne sortira le visage nu, sans artifice. Elles se rejettent, elles se teignent en blonde, modifient leur visage et leur corps à coups de bistouri. Les chirurgiens esthétiques prolifèrent. Elles sont dans un tel désir de perfection. Je souhaite traduire mon livre « c’est décidé, je m’épouse » ( parution mai 2018) en perse et le présenter là-bas. C’est un livre qui parle de l’amour de soi, elles ont besoin de ce reconnecter à cet  amour. Elles souffrent de ne pas avoir de choix, le choix de boire un verre librement dans la rue, de porter le voile, ou de vivre seule.

Le matriarcat est dissimulé, dans le foyer, ce sont elles qui dirigent. Les femmes sont fortes, ce sont souvent elles qui manifestaient au moment de la révolution.

La jeunesse, elle, est effrontée. Le rap iranien, à fond dans les voitures, nous sommes allées fumer le narguilé dans les montagnes. Ils savent contourner les lois pour se retrouver. Une jeunesse frondeuse qui invente sans cesse, instagram est leur roi et le selfie leur couronne »

Quel mot résumerait ce pays ?

« Deux mots : Générosité et coeur ouvert. Les Iraniens sont touchants, serviables, débrouillards « à l’iranienne » et ont un grand sang froid. Jamais ils ne perdent la face. On peut bien sûr visiter l’Iran pour ses villes musées, mais c’est son peuple qui fait l’atout de ce voyage. »

Quelques repères

Le nouvel an iranien, le norouz se fête le 21 mars. En Iran, on fait un bon dans le temps, les Perses sont en l’an1396 !

Attention, l’anglais n’est pas courant. Le langage des signes fonctionne à merveille.

Ispahan, Shiraz, Persépolis, les terres zoroastriennes, les caravansérails, tant de noms qui émerveillent.

Paris : centre culturel Iranien : Pouya 48, quai de Gemmages 75010 Paris

Lectures

Passeport à l’iranienne de Nahal Tajadod, cette intellectuelle qui vit en France a dû retourner dans son pays pour refaire son passeport… Une épopée entre agacement et tendresse.

Les pintades en Iran : un guide très girly écrit par une journaliste française installée là-bas. Les pintades sont le titre de la collection.

Derrière les portes closes Stephan Orth, ce journaliste allemand a parcouru l’Iran en coachsurfing. Pratique totalement illégale mais qui lui permis de « lever des voiles »

Persepolis Marjane Satrapi la BD qui raconte l’installation des ayatollahs et la perte de liberté.

Iran 2017 un nouveau visage, hors série Le Monde

Rumi pour vibrer de toute la poésie d’un peuple.

Lettre à Sayan de Nathalie Lefevre (www.cestdecidejemepouse.com)

Sayan, ce matin, en quittant ton pays, celui qui t’a vue venir au monde, mes pensées sont pour toi.

Nous partageons nos origines, mais pas notre destinée. Aujourd’hui, je rentre dans un pays qui m’offre la liberté d’être une femme,. Qui m’en fait ressentir la bénédiction. Car, tu sais, Sayan, être une femme est une chance. Pour moi, sûrement plus que pour toi. Je connais ta détestation pour un pays qui tente souvent de te réduire et te soumettre. Je comprends ton envie de fuir au plus vite  une terre qui n’offre pas l’accès à la légèreté, la liberté. Sayan, je vois en toi une soeur. Nos traits sont semblables et nos envies communes. Tes blessures je les partage, tes aspirations je les entends. Sayan toute ma vie, j’ai refusé de baisser les yeux devant des hommes irrespectueux. Toute mon existence, j’ai été blessée devant la misogynie, l’intolérance, la soumission. Mais chaque jour, j’ai eu le choix. De leur dire non. De m’affirmer. D’être libre sans un homme ou d’être libre d’avoir besoin d’un homme. Chaque matin je peux choisir, si j’ai envie de me montrer dans ma féminité. Ou de m’enrouler dans un cocon de frilosité. Sayan ma soeur, sache que toutes les femmes libres n’ont pas conscience de l’être. Elles se soumettent au diktat, cette fois non religieux, mais de leurs propres conditionnements. Sayan grâce à toi en ce jour, j’affirme en moi que la liberté part du coeur, et s’affirme dans l’âme. Merci d’être un trésor que la vie n’a pas oublié mais dont le coffre semble un peu scellé. Je sais que tu trouveras la clef.

L’art de vivre japonais

Article publié sur Beforgo.com

Le Japon est fascinant. En tant qu’occidentaux, nous sommes souvent perdus par la manière d’être des Japonais. Le film « “Lost in translation » ou les livres d’Amélie Nothomb décrivent cette perte de repères et le sentiment d’impénétrabilité qui en émerge. Nous allons donc nous plonger au coeur du patrimoine culturel, à l’origine de cet art de vivre.

Un peu d’histoire

Pendant sa période féodale, environ 700 ans, ce pays a été coupé du monde. De cet isolement est née une longue introspection, une philosophie de vie, éloge de la lenteur et du minimalisme. Le Japon ne s’est pas sclérosé, il a su magnifier ses arts et les intégrer dans la quotidien. L’ouverture au monde extérieur a certes repris depuis 150 ans, mais les traditions restent ancrées. La société nippone est extrêmement codifiée. L’individualisme s’efface devant le collectif. Le respect de l’autre s’impose jusqu’à l’oubli de soi.

Au Japon, l’art de vivre est élégant, chaque geste compte. Loin du tourisme de masse et de l’affluence attendue pour les Jeux Olympiques de 2020 à Tokyo, partons à la découverte de ses plus fameuses singularités accompagnés par Sébastien Moncus, fondateur de My Taiken.

Marié à une Japonaise dont la famille est issue de la tradition du théâtre Noh, ce breton, vit  à Tokyo depuis de nombreuses années. Il a imaginé my Taiken pour valoriser la culture traditionnelle japonaise et la garder vivante. Taiken signifie expérience en Japonais. Il lui  semble primordial de proposer l’accès aux arts fondamentaux comme l’ikebana (l’arrangement floral), le shodo (la calligraphie), le théâtre noh et bien sûr, la cérémonie du thé. Pour chaque expérience, 5 personnes maximum sont initiées par des maîtres. Sébastien souhaite défendre ce patrimoine culturel immense. Aujourd’hui, le pays oscille entre le luxe occidental et les traditions. Mais, dans cette société en pleine mutation et en recherche d’elle-même, il remarque que les jeunes reprennent contact avec la nature et redécouvrent leur héritage culturel.

Quand on l’interroge sur ce qui l’étonne encore, il nous répond :

« L’art de vivre se traduit par un grand respect de l’autre. Dans les transports en commun, le silence est de rigueur, beaucoup dorment pendant les trajets en métro. L’étranger qui parle fort ou répond au téléphone est mal perçu. La recherche de l’harmonie et de l’équilibre sont les quêtes permanentes de la société japonaise »

Pour approcher la philosophie japonaise, la cérémonie du thé est la première des expériences à connaitre.

Le cha-no-yu

La spiritualité japonaise que l’on retrouve dans la cérémonie du thé répond à 3 règles : prendre son temps, apprendre à se connaitre et se rapprocher de la nature. Une cérémonie de 2 heures nécessite 6 h de préparation et comprend les gâteaux de Kyoto, des fleurs, du charbon et le savoir-faire du maître comparable à une méditation.

Le thé est le maître de l’art de vivre. Un livre fait office de bible à l’introduction de la pensée, du savoir être japonais : le livre du thé d’Okakura Kakuzo. Le thé comme art de penser, de vivre, art d’être au monde. Il parle de sagesse et de délicatesse. Il parle de savourer l’instant présent et de lenteur.

Extrait du livre du thé : « la cérémonie du thé est plus qu’une idéalisation de la manière de boire son thé, c’est une religion de l’art de vivre ».

Tout dans la société traditionnelle japonaise découle de cette cérémonie. La méditation, le zen s’exprime dans cet acte empreint de lenteur et de raffinement.

Le raffinement c’est le mot qui exprime le mieux la culture japonaise. Impulsion poétique de chaque geste. Tous les détails de la vie domestique, la vaisselle  délicate, la façon de servir, sont empreints de cet esthétisme. Dominique Loreau en parle aussi très bien dans  son livre « l’art de la simplicité ». Elle reprend les enseignements de sa vie au Japon : le minimalisme, la beauté et la grandeur du quotidien.

Visites au temple

Deux dates sont incontournables pour les Japonais : le 01 janvier et le 15 août. Durant ces 2 journées, les familles se retrouvent et se rendent aux temples. À chaque étape de la vie correspond une visite au temple. Pour ses 20 ans, la jeune femme est consacrée et revêt un kimono pour une cérémonie bien particulière, le Seijin

le Tokonoma et l’Ikebana

Un habitat japonais est souvent réduit à sa plus grande simplicité. Le bien-être, l’art de vivre réside dans la simplicité. Chaque chose est à sa place, pas de superflu. La dimension esthétique est néanmoins présente. On la retrouve dans les Tokonoma, petite alcôve surélevée où disposer les fleurs, place d’honneur dans le foyer.

Dans les immeubles modernes, on peut déplorer la disparition des Tokonoma. Elle entraine une perte d’identité et de contact avec la nature pour les urbains. La société nipponne est très codifiée. Quand les traditions disparaissent, c’est une part spirituelle de la société qui se meurt.

Du tokonoma découle l’ikebana, l’art de l’arrangement floral, le but étant de composer un bouquet ou une mise en scène dans une recherche esthétique de simplicité.

Kyoto, anachronique

Un symbole de cet art de vivre est, sans nul doute, Kyoto. Le centre culturel et religieux du pays incarne ce Japon éternel. Kyoto signifie la capitale de la paix et de la tranquillité. Kyoto et ses rues restées en suspens, les geishas qui se dévoilent, nous transportent dans un Japon millénaire.

Le wabi-sabi

Expression désignant à la fois l’esthétisme japonais et sa spiritualité. Vous l’aurez compris, les deux sont intrinsèquement liés. Elle signifie simplicité et minimalisme. Revenir à l ‘essentiel jusqu’au dépouillement. Wabi est le principe de simplicité, nature, mélancolie et sabi celui de la patine du temps, du travail de l’homme.

Haïkus

Petit poème bref célébrant l’évanescence des choses.

Pays des Haïkus où l’art de capter la poésie dans le moindre souffle d’air et d’en faire une phrase remplie de sens. On adore le beau jusque dans les moindres détails du quotidien. Exit les trivialités, place à la grâce de chaque instant.

« j’épluche une poire

Du tranchant de la lame

Le goutte à goutte sucré »

Masaoka Shiki

« De temps en temps

les nuages nous reposent

De tant regarder la lune »

Matsuo Bashō

Vous l’aurez compris, l’art de vivre japonais, c’est la sophistication poussée à l’extrême de la simplicité. Difficile à mettre en mots, n’est-ce pas ? Mieux vaut s’en imprégner en goûtant à ces expériences séculaires lors de votre séjour. Vous toucherez du doigt cette culture où l’art de l’épure en est la quintessence.

Sources

www.my-taiken.com :l’art de la simplicité de Dominique Loreau

Le livre du thé d’Okakura kakuzo

www.unhaiku.com

Sur les traces de la route de la soie

Publié sur beforgo.com le 26/01/18
Arte est notre pourvoyeur de belles émissions de voyages aux approches originales. « La route de la soie » est l’une d’elle. Rencontre avec Alfred de Montesquiou, grand reporter, prix Albert Londres 2012, et auteur du livre « la route de la soie », éditions du chène.

Il y a des pays, des traversées où l’on part avec son imaginaire bercé aux récits de l’histoire, mais ce qu’on y découvre peut dépasser toutes nos espérances. En Europe, nous avons toujours été obsédés par l’Asie, ses épices. La route de la soie ou plutôt les routes de la soie étaient des pistes caravanières, des routes économiques, intellectuelles et spirituelles. Se rencontraient les voyageurs, explorateurs, marchands… Des cultures disparates et complémentaires qui n’ont cessé de s’interpénétrer.

Ce documentaire et ce livre passionnants racontent notre monde d’hier et d’aujourd’hui, et démontrent toute la richesse apportée par l’ouverture à l’autre.

Le fil conducteur du périple  : « Où commence l’Orient et où finit l’Occident? ».

Un compagnon de route, le livre de Marco Polo, « le devisement du monde ».

Quand a commencé votre goût des voyages ?

À 16 ans, je suis parti en Grèce, puis à 18 ans, en Syrie avec 1000 francs en poche. Je suis resté 2 mois sur place. L’appel du voyage, je l’ai toujours eu. J’ai grandi entre l’Angleterre et les États-Unis dans une famille qui m’a appris à regarder le monde non pas comme un étranger mais comme une famille élargie. J’ai commencé l’arabe à Hypokhâgne, j’avais en quelque sorte passé un pacte avec mon grand-père arabisant. Je parle arabe couramment. À Science Po, j’ai obtenu la bourse Max Lazard avec laquelle j’ai traversé le Sahara en compagnie des Maures.

Vous êtes un aventurier

J’ai toujours pensé qu’il fallait que j’ai un métier. Le métier à la croisée de l’aventure et de l’écriture, mes deux passions, est le journalisme. C’est ainsi que j’ai embrassé la profession. De 2004 à 2015, j’ai été reporter de guerre. J’ai couvert le Moyen-Orient sur ses blessures et fêlures. Aujourd’hui, j’ai envie de plus d’humanité, d’un autre rapport avec les gens et le temps, je suis passé au documentaire.

Ce reportage, vous l’écrivez en introduction de votre livre, a changé la vision de votre métier

À bientôt 40 ans, je me suis demandé à quoi je désire passer mon temps ? J’ai envie d’un journalisme militant et d’appréciation, d’un journalisme de valorisation. D’un point de vue hédoniste, ce documentaire a été tourné dans la région que j’aime le plus au monde. J’en avais assez de n’y couvrir que l’échec humain.

Pour ce long voyage qu’est la route de la soie, comment vous êtes-vous déplacé ?

Nous passions entre 2 semaines et un mois dans chaque pays. Nous avons utilisé tous les moyens de transport locaux, le train en passant par le Yak et le chameau. J’aime beaucoup le train qui permet de rencontrer les gens et d’avoir le temps de se parler.

Vous avez commencé ce périple par l’Iran pour lequel vous avez obtenu vos visas étonnamment vite

Oui,  je n’avais jamais mis les pieds en Iran. Auparavant, tous mes visas avaient été refusés. Il est vrai que pour un reportage à visée culturelle, les autorités iraniennes n’ont pas fait d’histoire. Les Iraniens honorent leur passé. Ce pays est fascinant, subtil et complexe. Les Iraniens sont érudits, et sont fiers de leur culture perse. Le zoroastrisme* est valorisé et bien vu par le gouvernement. C’est le peuple le plus cultivé que j’ai rencontré. Ce voyage m’a conforté dans l’idée que la conversation entre les peuples est intarissable et sans obstacle.

Quelle a été votre plus grande surprise, votre coup de coeur ?

Sans nulle doute, Tachgorgan, une vallée secrète à 4000 mètres d’altitude entourée de  falaises situées en Afghanistan, auTadjikistan… L’épicentre de la route de la soie. Les tadjiks sont chinois mais ressemblent à des européens. Ils se disent les descendants d’Alexandre le grand. Il est très compliqué d’y séjourner, on doit posséder un laisser passer des autorités chinoises.

Que pensez-vous de cette autoroute commencée par la Chine qui reliera l’est à l’ouest ?Quel futur pour l’Asie centrale ?

Ce projet est pharaonique. Il coûte 1000 milliards de dollars. Il va servir à désenclaver le Xinjiang   et permettre le transport des hydrocarbures de l’Asie centrale vers la Chine. Pour moi, il ne pollue pas le paysage. L’autoroute traverse des étendues tellement vastes. Elle sera la nouvelle route de la soie version 21ème siècle. Rappelons que la route de la soie a fait sortir le meilleur des civilisations. L’européocentrisme est remis en cause car c’est la Chine qui est au coeur de cette route, c’est elle qui produisait la soie.

Je recommande d’aller faire un tour dans la gare d’Ürumqi, la capitale du Xinjiang, immense, elle montre l’importance des échanges de voyageurs sur ce territoire.

les coulisses du reportage

9 mois de tournage segmentés en fonction du climat et de la géographie

1/ l’Iran car l’obtention des visas a été rapide. C’est rare pour un pays où les journalistes ne sont pas vus d’un très bon oeil par le gouvernement.

2/ L’Asie centrale en plein été, des températures avoisinant les 47°, une épreuve physique qui montrent la résistance des voyageurs du passé.

3/ La Chine : un mois de voyage. La Chine de la démesure.

4/ La Turquie au mois de novembre.

et enfin le dernier round, Venise tourné en décembre 2016.

L’équipe se composait d’un producteur artistique, d’un chef opérateur, un ingénieur du son, un réalisateur et d’interprètes.

Réalisateur Xavier Lefebvre.

*Zoroastrisme

religion monothéiste de l’Iran ancien, célèbre pour ses tours du silence (sépulture pour les morts)

Mexique intérieur

En retournant une nouvelle fois vers ce pays qui m’a toujours fascinée, j’ai voulu changer de mélodie. Je n’irai pas m’alanguir sur les plages immaculées de la péninsule du Yucatàn. Je ne tenterai même pas de m’approcher de la côte, de peur d’être happée par un bain d’insouciance et de conformisme tropical. Le voyage commencera et s’achèvera à la ciudad de Mexico, la ville tentaculaire que je retrouverai après une dizaine d’années. Et entre ces 2 points d’entrée et de sortie, je me laisserai guider par une envie de découvrir le Mexique de l’intérieur. Ce périple va m’immerger au coeur du peuple du maïs, les Mexicains, tel qu’ils aiment à s’appeler. Ce maïs indispensable à la cuisine mexicaine est considéré comme le géniteur de la société méso-américaine. Il est le symbole des liens profonds qu’entretiennent les Mexicains avec leur culture. De fortes personnalités sont nées de cette terre.

Inspirations

La Kahlo devenue objet de culte, l’ogre Rivera et la photographe Tina Modotti font partie du cercle intellectuel et artistique du Mexique moderne. Mais avant tout, ils représentent l’âme révolutionnaire des Mexicains. C’étaient des militants, des activistes qui luttaient pour la reconnaissance du peuple, un Mexique foisonnant d’arts en tout genre, déclinant harmonieusement le métissage.

Dans le quartier de Coyoacán, se trouve la maison bleue de Frida et Diego, je viens humer et rêver à cette époque qui a enfanté des artistes libres et généreux et dont les héritiers continuent d’éclore.

Sur ce chemin de voyage intérieur, un livre ne me quitte pas, le serpent à plumes de D.H Lawrence. Il m’a donné le goût du Mexique et de ses légendes.

Xochimilco

Attenante à Mexico, vibre la bohème Xochimilco au charme vintage avec ses multiples canaux sur lesquels voguent des embarcations colorées et des mariachis enflammés. De nombreux artistes vivent là pour transformer cet attrait touristique en haut lieu culturel. Je les rencontre, un soir, chez eux, autour de bières. Passionné d’Histoire, mon hôte Salvador sait tout sur la genèse de Mexico-Tenochtitlan, cette ville bâtie sur une île du lac de Texcoco dont une grande partie a été asséchée. La légende raconte que sur le lieu où on verrait un aigle sur un cactus dévoré un serpent, les Aztèques devraient y implanter une cité. Ainsi naquit Tenochtitlan, la capitale des Aztèques, future Mexico. On retrouve cette légende gravée sur le drapeau mexicain.

Pour restaurer les embarcadères, ces doux rêveurs ont peint les murs de fresques colorées. Ils animent régulièrement les pontons d’ateliers de création où tout le monde est invité à participer. Ils ont su voir le patrimoine inestimable et populaire de ces canaux.

Au marché de Xochimilco, je goûterai au pulque, boisson étrange, fermentée et doucereuse, légèrement alcoolisée et je tomberai en amour pour des santiags jaunes orangées, bien trop grandes pour mon pied mais que je garde depuis comme symbole de liberté.

Je repars avec le contact d’un anthropologue installé dans la sierra mazateca, région d’Oaxaca.

Il faut aimer le bus, l’aimer sans filtre, inconfortablement.

Oaxaca

Une ciudad multiculturelle où l’art interpelle à chaque coin de rue. Outre sa cuisine délicieusement indécente le mole…au cacao…son breuvage euphorisant le mezcal, de nombreux espaces culturels et musées comme l’incontournable MACO museo de arte contemporáneo et le Museo Textile de Oaxaca MTO sont à visiter.

A quelques heures de bus, mon compagnon le plus fidèle, se trouve Huautla de Jimenez, en sierra Mazateca. De prime abord, il n’y a rien à Huautla, petit village de montagne souvent sous les nuages. Le café produit ici est un incontournable, et une femme a amené de nombreuses personnalités à braver les routes serpentines et le manque de confort pour la rencontrer. C’est ici que vivait une célèbre chamane Maria Sabina. On peut aller se recueillir sur la colline qui lui sert de sépulture. De nombreuses randonnées sont possibles dans ce coin. De jeunes anthropologues, venus de la grande Mexico ou de plus loin encore, étudient et défendent la culture mazatèque et leur mode de vie rural dans ces montagnes préservées et tranquilles.

Il est l’heure d’aller rejoindre San Cristobal de las casas, revival de mon périple passé.

San Cristobal de las casas

Au petit matin, la ville ne semble pas avoir trop changé. Une cité, pavée, à l’architecture coloniale espagnole, marchés colorés et bars à la musique live tous les soirs. Un lieu où il fait bon se poser, contempler et se rendre dans ses églises au syncrétisme non déguisé. Je me retrouve plongée au coeur du mystique Mexique charriant des siècles de croyances. La plus impressionnante est celle de San Juan de Chamula, à quelques kilomètres de San Cristobal. Jonchée de paille, des centaines de cierges brûlant jour et nuit, on y vient pour exulter ses larmes et ses joies, souvent un poulet est sacrifié devant le saint approprié. L’atmosphère est intense. Plus d’une dizaine d’années s’est écoulée depuis mon premier passage, je suis toujours aussi impressionnée comme envoûtée, et des rêves étranges m’assaillent la nuit.

Je m’achète des huipiles, blouses brodées de fleurs, à porter en hommage à toutes les femmes indiennes telles que la Kahlo les honorait.

Je repars, itinérance choisie sur les traces des mayas et de sa cité magique :

Palenque

Choc! Qu’ont-ils fait de cette cité légendaire où vivent les singes hurleurs, où autrefois le visiteur arpentait des sentiers à peine tracés, se prenant pour Jones, en exagérant à peine. Aujourd’hui Palenque est grand ouvert au regard tant tout a été balisé, quadrillé. Victime de son succès ? Très certainement. Elle garde des secrets bien enfouis. Fouilles incessantes au regard des seulement 10% de vestiges découverts. Les palais sont très beaux. La légende du seigneur au pied bot hante toujours les lieux pour peu qu’on prenne le temps.

Cascades aussi à côté du site, se rafraichir de cette chaleur humide avant de revenir à la ville de Palenque, moins pimpante que San Cristobal.

Frustrée, j’ai besoin de ma dose de forêt et de sites moins fréquentés.

Yaxchilan

Il est 6h du matin quand une lancha m’entraine sur le rio Usumacinta (frontière naturelle entre le Mexique et le Guatemala.) La seule porte d’entrée possible est le fleuve. Le trajet  dure environ une heure, à l’aube quand les brumes matinales imprègnent encore les lieux d’une magie à la Avalon. Je suis la première à pénétrer, je me félicite de m’être levée aussi tôt. Quelle sensation enivrante ! Seuls quelques gardiens du site nettoient ça et là les pierres. Je retrouve enfin ce sentiment échappé de mon Palenque rêvé, un grand moment de plénitude, loin de tout et si près des dieux.

Re-bus, rencontre avec un jeune zapatiste qui veut m’emmener dans son village, le temps me manque et je souhaite découvrir cette forêt enchantée :

Forêt de Lacandone

Ils sont vêtus d’une robe de coton blanc, immaculée, leurs cheveux noirs et longs reposent sur leur dos. Los Lacandones, ces indiens, protecteurs de la forêt sont les écologistes de ce puissant écosystème. Ils vivent là et obéissent à des règles précises basées sur les cycles naturels. Les sentiers dessinés par eux dans la forêt humide mènent à d’impressionnantes cascades. L’eau fraiche réveille et la pluie ne manque pas de tomber en orage fou et intense.

Je ferais bien une retraite, ici, loin de tout mais Quetzalcoatl, le serpent à plumes, m’attend dans sa cité.

Teotihuacan

Revenue en avion à la ciudad de Mexico, comme elle se fait appeler maintenant, je choisis  de retourner sur le site de Teotihuacan. Pyramide de la lune, pyramide du soleil, Quetzalcoatl, marchant sur les pas des aztèques, je ne peux qu’être humble face à toute cette connaissance que je survole à peine.

Le Mexique est vibrant, passionnant et passionné, foyer d’art, de cultures et d’artisanat, fou de l’influence nord-américaine, ambigu et sauvage. Je ne cesse d’y retourner sans qu’aucune lassitude me gagne.

Bibliothèque

« Le serpent à plumes » DH Lawrence
« Au-dessous du volcan » Malcolm Lowry
« Dictionnaire amoureux du Mexique » Jean-Claude Carrière

L’art de vivre à Venise

Unique au monde, flottant l’hiver entre eaux et brouillard, mystérieuse, magnétique, même agonisante, elle reste splendide. Entre fastes et Histoire, Venise continue de briller malgré les menaces qui pèsent sur elle. Des noms illustres l’ont aimée voire épousée. Hugo Pratt et son « fils Illustré » Corto Maltese, Le Corbusier la proclamait « ville sacrée » tellement son existence semble utopique et improbable, Peggy Guggenheim affirmait que son amour pour Venise prenait toute la place.

Existe-t-il un syndrome de Venise comme celui de Florence? Venise vous avale, Venise vous obsède, Venise vous rend fou d’amour.

Cette grande dame, la Sérénissime, procure à tous d’intenses émotions dès qu’on y reste plusieurs jours. Au-delà de la simple visite, c’est une véritable expérience amoureuse. Se sentir le temps d’un week-end ou plus une Vénitienne ou un Vénitien et s’approprier un moment le cœur de cette belle mélancolique, c’est un peu cela qu’on vient chercher. Mélancolie et romantisme mêlés, mariés. Folle, bruyante et impossible à vivre, excentrique à souhait, on a souvent envie de l’exécrer. Mais qu’en pensent les Vénitiens ?

Vivre à Venise ne peut être banal. 435 ponts qui relient les 121 îles du centre-ville, des canaux, oubliez la voiture, on se déplace à pied, en bateau ou en gondole. Le métier de gondolier subit un quota, ils sont seulement 400 à avoir le droit d’exercer. C’était autrefois une caste à part où le métier ne se transmettait que de père en fils. Aujourd’hui, il faut concourir.

Ville des écrivains, des artistes, en général, ils sont nombreux à y avoir pris résidence. Mais est-il facile de créer à Venise quand on est happé par tant de beauté ?

La vie au fil des canaux

Humide, bondée en plein été, la vie n’est pas toute simple pour les Vénitiens. Mais ils sont tellement attachés à ce nul autre ailleurs qu’ils ne peuvent en partir. L’été, vous verrez le Vénitien agacé par les touristes, nez en l’air, qui bloquent les étroites ruelles.

Ils évitent les abords de la place St Marc que ne dépassent pas les croisiéristes débarqués des géants des mers.

Les marchés du Rialto et de Cannaregio sont leur point de convergence. Sur les canaux, on rencontre aussi des marchands flottants, vendeurs de légumes. En tant que visiteur, on oublie souvent que des gens vivent là. ll n’est pas rare de croiser des enfants allant à l’école à bord d’une gondole.

À Venise, on prend le Vaporetto comme le Parisien prend son métro. Mais, la comparaison s’arrête là. Partir travailler et profiter de la vue de palais fastueux en remontant des canaux, quoi de plus magique ?

L’Acqua Alta fait partie des inconvénients de la saison hivernale. Il s’agit d’une marée qui  immerge soudainement des parties de la ville. Un impondérable rapidement maîtrisé par l’installation de ponts de fortune.  Tout un art d’être élégant avec des bottes en plastique. Le Vénitien fait fi de tous les aléas, il s’adapte et ne voit que la beauté.

Les îles et le Lido pour s’échapper

Quand l’été est à son paroxysme, le Vénitien ne boude pas les plages du Lido ni les balades sur les îles. En quelques minutes de Vaporetto ou de barques privées, il va pique-niquer, se baigner et surtout se rafraîchir.

Pêché de gourmandise

Venise, c’est l’Italie. Comme dans toute la péninsule, les plaisirs de la table sont sacrés.

Au petit matin, les sujets de la Sérénissime prennent, au comptoir, un macchiato accompagné d’un cornetto.

L’aperitivo n’a pas d’heure. Après son marché, après le travail, rendez-vous sur les terrasses des baccari pour déguster un verre de vin blanc et des cicchetti. Le fameux spritz est né en Vénitie.

Les spécialités: pasta alle vongole, fritto misto de poissons et gelati aux parfums innombrables. De nombreuses petites trattoria et osteria déploient une cuisine familiale simple et fraîche du jour. Venise n’est pas la ville du régime.

Venise en liesse

Le carnaval

Une fois par an, la ville redevient une marquise. 10 jours de folie sur St Marc, à ciel ouvert et dans les palais pour les fêtes privées. Le Vénitien se lâche même s’il est beaucoup plus calme qu’il y a quelques siècles. Dress code minimal : le masque.

La mostra a lieu chaque année en septembre. Un festival aussi suivi que celui de Cannes. Les réalisateurs les plus prestigieux y présentent leurs nouveaux films.

La biennale (prochaine en 2019) est la grand-messe de l’art contemporain. Dans toute la ville, les artistes se rapprochent des visiteurs.

Venise et l’amour

Ils sont nombreux ceux qui se sont aimés à Venise. De Casanova à Georges Sand, couples légitimes et illégitimes, elle est la ville de l’amour. Tous les ponts et les ruelles sont  propices aux baisers. Le romantisme transpire des palais.

Le Vénitien ne se perdra jamais dans le dédale des calli, il a les clés de sa ville. Il ne pourra jamais en partir. Nulle autre ville au monde ne peut l’égaler. Il aime l’art, il aime la musique et il aime l’amour. Venise est en sursis, elle s’enfonce dans la mer. Mais ses habitants ne quitteront jamais le navire. Tant de beauté ne peut laisser indifférent. Aimez Venise comme les Vénitiens, vous ne serez jamais déçu.

Bibliothèque

Matthias Zschokke : Trois saisons à Venise
Alice Cheron : Venise in love
Claudie Gallay : Seule à Venise
Philippe Sollers : Dictionnaire amoureux de Venise

Caryl Ferey, son livre Condor, le Chili, les voyages

Photo: Joel Saget Agence France-Presse

En 2016, sortait Condor, un polar puissant sur le Chili actuel encore abimé par son récent passé dictatorial. L’interview a été publiée sur le site francochilenos. Caryl Ferey a une démarche de journaliste d’investigation pour chacun de ses polars. Il s’aventure dans les zones d’ombre des pays visités et met en lumière les problèmes sociaux. C’est un épris de justice et d’égalité.

A chaque roman, une ambiance, un pays, vous vous imprégnez de la culture du pays comme si vous en étiez natif. Combien de temps restez-vous sur place ?

Deux voyages de un à deux mois. Je n’écris pas en voyage, je voyage.

La genèse de vos livres est-elle un voyage ou bien le fruit de rencontres ? Voyagez-vous pour écrire ?

D’abord de la doc, puis des voyages et surtout des rencontres. Elles changent tout.

L’idée de «  condor »,  est-elle apparue après avoir travaillé sur «  Mapuche » ? Les Mapuches ont-ils été le fil conducteur jusqu’au Chili ? On retrouve un lien entre Gabriela et l’héroïne de « Mapuche »…

Mes premiers contacts mapuches se trouvaient au Chili, où leur situation n’a rien à voir avec l’Argentine. Je savais donc que je retournerais au Chili.

Dans certains passages, je vous vois comme un journaliste d’investigation : quelles ont été vos sources ? Comment avez-vous pu passer au-delà de l’oubli des Chiliens vis à vis de leur histoire ?vous écrivez « sous prétexte de vivre, on oublie le passé et il reste une boue qui paralyse l’avancée de la société » Vous avez ressenti la violence de la société chilienne, cette violence cachée…mais en parallèle vous louez l’arrivée de cette jeunesse militante en politique, une jeunesse qui manque en Europe.

Je travaille comme un journaliste pendant un an avant de me lancer dans l’écriture du roman. Je n’ai pas de tabou, étant un « outsider », ce qui me laisse beaucoup de latitude pour évoquer le pays. Je rencontre surtout beaucoup de gens qui ont souffert de cette amnésie. Mon rôle est aussi de réactiver la mémoire du pays, du moins pour ceux qui ont oublié…

Avez-vous rencontré Camila ? (Camila Vallejo, une militante politique chilienne, leader de la révolte étudiante devenue députée à 24 ans)

Non, elle (et ses troupes) négociait avec Bachelet pour les réformes de l’éducation. Dommage !

Gabriela et Camila  représentent  la génération Y qui semblent apporter les changements nécessaires dans le monde puant du néolibéralisme. Votre fille Emma a le même âge que les protagonistes, sentez-vous, quand même, un sursaut de vie chez cette génération de Français ?

Non, pas vraiment. Les jeunes sont comme nous, ils cherchent un radeau. Ca ne nous empêchera d’être heureux, malgré tout.

Dans quelles conditions avez-vous écrit l’infini cassé ?

Je le sens comme un chant de fin du monde, un chant mortuaire de notre planète, un chant difficile, pour moi, à lire tant la violence est immense…

Croyez-vous-en une autre fin ? Une fin où les hommes se réveilleraient de la vision limitative imposée par une poignée ? Que pensez-vous du mouvement nuit debout ?

J’ai une vision assez pessimiste de l’espèce humaine, où une minorité suffit à écraser les majorités. Il nous reste l’amour, la poésie, la rage et l’envie de vivre autrement. Vaste combat…

Esteban sait sans savoir, il a une préscience de son histoire familiale. Il n’aurait pas pu écrire l’infini cassé s’il n’avait pas accès à cet inconscient collectif de la haute société chilienne. Il vit un véritable séisme. Croyez- vous au destin ? Avez -vous été Esteban dans sa manière de brûler la vie ?

Je crois qu’on devient ce qu’on donne à la vie, le mouvement. Les gens qui se mentent deviennent fatalement malheureux, par lâcheté, peur le plus souvent. Ca demande une énergie folle de réaliser ses envies, rêves ou désirs. Mais c’est le seul chemin valable, pas celui d’entasser de l’argent.

Pour moi, vous êtes un rebelle, un anthropologue, un poète rock n’ roll aussi (l’infini cassé est une odyssée poétique)

Avez-vous rencontré des retornados sur place ? ou des francochiliens ? Le personnage de Stefano est-il un peu d’eux ?

Difficile de trouver sa place entre la vie, l’indifférence de toute une société et ce devoir de mémoire. Le drame de Stefano (est d’avoir) avoir arrêté de vivre.

Pensez-vous que la pierre d’achoppement de la société chilienne est l’oubli ou l’indifférence ?

Je le crains, du moins pour la majorité des post 30/35 ans. Il n’y a que la jeunesse chilienne à pouvoir inverser le cours des choses. Et oui, j’ai rencontré tous les gens que vous évoquez. Ils sont ma matière, ma mémoire.

Condor va-t-il être publié au Chili et comment croyez-vous qu’il sera accueilli ? (c’est une bombe atomique ;))

Trop tôt pour savoir. Mais Mapuche est traduit en Castillan…

Qui est la machi Ana ? L’avez-vous rencontrée au Chili ? Comment avez-vous eu accès aux symboles mapuches ? Avez-vous pris part à une cérémonie ? votre regard sur eux va bien au-delà du respect ? Etes-vous sensible au mysticisme, à l’ésotérisme ?

J’ai rencontré la machi, assisté à une cérémonie pour les prisonniers mapuches que j’allais visiter à Angol. Je ne suis pas du tout ésotérique mais il y a des choses qui nous dépassent. Tant mieux.

Quand et comment avez-vous entendu parler des mapuches ?

Grâce à Benetton, qui mettait des barbelés sur leurs terres.

En Europe, le grand public ne sait pas qui ils sont. Vous mettez en lumière les parias des sociétés « modernes » : les Zoulous, les Mapuches

Y aura-t-il un autre livre en Amérique du sud ?

Très probablement – je pars en Colombie au printemps prochain…

Et la dernière : êtes-vous devenu accro aux Pisco sour et donnez-moi une adresse où les boire en France…

Ça devient un peu à la mode, les bars à cocktails. Certains en servent. Le mieux, c’est encore d’acheter une bouteille de pisco dans une boutique péruvienne ou chilienne et d’inviter des amis à partager ce délice pour excités.

Ode à Valparaiso

A l’autre bout de la terre, là où l’eau tourne à l’envers, là où le nord devient le sud, se trouve un port mythique.
Les ports sont des lieux attirants pour les âmes romantiques. Des lieux où l’on ne s’échappe pas toujours, où l’on reste parfois bloquer.

Valparaiso est la mère bienveillante des marins du Cap Horn. Baptisée de jolis surnoms : el puerto loco, la joya del Pacifico, elle est un peu tout cela à la fois. C’est une muse, une sulfureuse rebelle, folle et digne. Elle est la ville de ceux qui cherchent à fuir, une escale d’où on ne part pas.

Je suis née dans un port, un port du froid et du gris de la Manche, un port maritime où les bateaux déversent leurs entrailles pour repartir au plus vite.

J’aime les ports pour leur capacité à faire rêver, ils sont promesses de départs et de retours. L’horizon au bord de la mer semble toujours infini. Valpo a pour moi des airs de Frisco avec ses collines, sa brume iodée, le vent frais du Pacifique et l’impermanence de son climat.

Cerro alegre

A Valparaiso, cette fois-ci, je suis restée sur les hauteurs. J’ai humé l’océan sans le toucher comme un amour courtois, du siècle passé. J’ai regardé au loin les bateaux partir. Perdue dans les ruelles, j’ai parlé avec les peintres de leurs oeuvres, de leurs techniques et retrouvé mon chemin, toujours dans la joie bohème sur cerro alegre.

Sur les collines, 42 cerros colorés et vivants, les chiens et les chats s’aiment et se parlent, les peintres, les photographes et les écrivains vivent « une intensité de vie intérieure » comme me l’a dit , un jour, Laurence Nobécourt. Elle avait fait halte à Valparaiso avant de prendre la route pour la Patagonie et écrit un livre sur son voyage « patagonie intèrieure ».

C’est donc une ville littéraire où soleil, couleurs, poésie et une certaine idée du suranné envoûtent tous ses visiteurs.

Se poser un moment à Cerro Alegre, perchoir sur le monde et sa vie, avoir une vision à 180° tournée vers le Pacifique, être comme dans un nid doux et tranquille.

Dormir à Calle Lautaro Rosas 540, Allegretto bed and breakfast, une maison verte qui sert de chambre d’hôtes, un peu anglaise, beaucoup chilienne, très accueillante. Plus haut, même rue, numéro 330, taller de los Alquimistas, un graveur Jorge martinez Garcia et sa femme, Herna Freiberg, peintre m’accueillent dans leur atelier d’artistes. D’une technique qui ressemble à celle des alchimistes naissent des oeuvres magnifiques denses et riches.

Pourquoi cette concentration de peintres et de photographes?

Parce qu’ici on passe son temps à regarder. Assis sur des marches colorées, on plonge son regard au loin vers le port et le Pacifique. Puis on regarde les chats et les chiens des rues, on regarde les gens, on regarde les muralistes, on regarde ses rêves lointains et enfouis. On se sent plus puissant car tout semble enfin possible, tout peut renaître. Comme ses quartiers qui réapparaissent après que la terre eut tremblée. Un désir sismique d’aventures et de beauté cachée comme dans les photographies de Sergio Larrain (Valparaiso).

Faut-il avoir une âme de marin?

Un peu lorsqu’on fréquente el plan : la partie basse de Valparaiso, celle qui donne sur le port, au pied des ascenseurs brinquebalants qui vous emmènent pour quelques pesos aux cerros. Là-bas, des rades ouverts de jour comme de nuit vous feront goûter au terremoto, un cocktail détonnant . bar Neptuno, calle blanco 588, le liberty .

L’art nécessaire

Une troupe de théâtre de rue,el teatro container, joue ses pièces dans des containers, symbole portuaire devenu scène de spectacle. Pour comprendre l’implication de cette troupe dans sa ville, allez donc faire un tour sur cerro la cruz qui fut en partie détruit par l’incendie de 2014. Des containers furent installés pour redonner vie à ce barrio. Une école des métiers et des arts, ainsi qu’une cuisine et une boulangerie communautaires ont permis aux habitants de recommencer à zéro. L’art est partout à Valparaiso et sert à renaitre. C’est aussi sur ce cerro que vous verrez le plus beau coucher de soleil porteño.

À cerro Alegre, la galerie Bahia Utopica permet de contempler les oeuvres de Loro Coiròn, autre graveur, Français de surcroit. Il dépeint le foisonnement de cette ville, des scènes de vie qu’il grave sur d’immenses fresques, des histoires qu’il raconte volées à sa muse bohème, cette ville.

Tant de personnages hauts en couleur rencontrés à chaque coin de rue, Valparaiso ne se suffit pas d’une seule journée de visite. Prenez le temps de vous y arrêter et de laisser le temps se suspendre.

Valparaiso c’est la rebelle, la créative qui s’est affranchie de sa soeur ainée Santiago et qui respire une certaine joie de vivre. Elle est devenue la capitale culturelle du pays. Les artistes du street art lui ont fait un lifting plutôt réussi. Hors convenances, elle accueille de nombreux festivals en son sein. Toujours en mouvement et en reconstruction, il faut aimer le baroud, la bourlingue et le bordel. Il faut aimer passionnément et dramatiquement. Si la liberté c’est le voyage et la création, alors Valpo est libre.