Les chants unis des gardiens de la terre

Reportage réalisé en novembre 2016 au Chili avec Éric Facon, photographe (photos sur www.ericfacon.com « les chants unis des Amérindiens »).

Mapuches, Arhuacas, Aymaras, Guaranis, Huicholes, Lakotas… voix de la terre, tous ensemble, les peuples de l’aigle et du condor, chantent, dansent et prient.

Un événement a lieu tous les deux ans au Chili rassemblant des femmes et hommes médecine du  continent américain. Immersion aux coeur des Raices de la Tierra.

Novembre 2016, à une heure de route au sud de Santiago du Chili, coincée entre 2 cordillères, la petite ville de Graneros semble endormie dans la nature. Encore quelques kilomètres et le camping de Callejones, avec ses 19 hectares recouverts de séquoias géants, ouvre ses portes pour la 4ème fois aux Raices de la Tierra, littéralement les racines de la terre.

Un rassemblement spirituel au pied des Andes

Pendant 4 jours, la Kiva (large cercle creusé représentant le coeur de la terre créé pour l’occasion) va vibrer au rythme du tambour, des danses et des chants, tandis qu’en son centre brûlera en continu le feu sacré. Véritable rituel de guérison consacré sur tout le continent américain.

La veille de l’événement, les participants commencent à arriver et s’installent tranquillement. Des familles ont emmené matelas et tentes imposantes  pour passer ces 4 jours dans un confort douillet. En guise de bienvenue, un tipi se dresse fièrement à l’entrée. Pour l’instant, les coins tranquilles existent encore, mais bientôt chaque parcelle sera occupée, ne laissant que les chemins pour se déplacer sans encombre. L’organisation est bien rodée, plus de 4000 personnes sont attendues. Un bracelet rouge est remis après l’acquittement du droit d’entrée (environ 70 euros pour les 4 jours), tout est inclus des repas végétariens à l’emplacement pour poser les tentes. Les endroits clés où se dérouleront les cérémonies commencent à se dessiner : Kiva, temazcales (tentes de sudation où l’on vient se purifier) et le camp mapuche. Le parc est lui aussi délimité en  trois zones : calmes, familiales et jeunes. Les différentes activités sont déjà affichées. On trouve des ateliers sur les cycles de la femme, la grossesse, la guérison du masculin et du féminin mais aussi des échanges avec les abuelos (anciens).

Aucune armée de cameramens et de journalistes n’est convoquée pour assister aux rituels. Ce qui est plutôt bon signe, cette réunion est spirituelle et ne souffre pas de tapages médiatiques. La demande d’autorisation pour les photos n’a pas été chose aisée, la discrétion est donc de mise. Le maître de cérémonie Heriberto Villasseñor digne héritier de Tigre Perez ( le fondateur des Raices de la tierra), a été clair les Raices de la Tierra  ne sont pas à prendre à la légère, ce sont  « les Nations Unies de l’Esprit ». Une dizaine d’abuelos venant d’Amérique du Nord et du Sud ont donc répondu présent. Ils viennent du des États-Unis, du Mexique, de Colombie, du Pérou, du Brésil ou du Paraguay. Certains sont des fidèles comme Lorenzo Izquierdo, un mamo (sage Arhuaco), d’autres sont là pour la première fois à l’instar de cette sage guarani centenaire qui n’avait jamais voyagé hors de son territoire et est venue transmettre un message de la terre face à l’urgence climatique.

Premier matin, première cérémonie. Il est 5h00, il fait encore nuit noire et des feux ont été allumés tout près des temazcales. Il fait très froid, à l’aube, pendant le printemps chilien. Regroupés en cercle autour des feux, les anciens honorent par leurs chants et leurs paroles, les premières pierres des temazcales posées une à une dans les flammes. Les indiens Lakota, chantent, au son des tambours, des chants très doux que le cercle reprend en murmurant. A tour de rôle, les anciens des différentes tribus vont chanter et 4 feux vont être allumés. Nubia Rodriguez, la femme d’Heriberto, clôture cette première cérémonie. D’une voix douce, elle explique le caractère sacré des Raices de la Tierra. C’est une célébration spirituelle et non un festival. Des règles sont énoncées : Les femmes doivent si possible porter une jupe longue pendant les kivas, l’alcool et les relations sexuelles sont prohibés. « Nous devons tous comprendre que nous sommes rentrés à cet instant de la cérémonie du feu, dans un lieu sacré qui a besoin de l’énergie de tous. Nous devons être ici en conscience et donc faire très attention à nos pensées. La bienveillance, le bien-être et l’amour de toute vie sont les bases.» Pour conclure, elle remercie les ancêtres, la terre, le ciel, les enfants, moment de recueillement et de gratitude envers la vie, la mort et tout ce qui est.

Les temazcales, huttes de connexion

Aux premières lueurs de l’aube, pendant les 4 jours, une file se forme pour prendre part aux temazcales du matin. Chaque tente accueille 60 personnes, il y en a 6. Chacune est présidée par un des abuelos. Assis en cercle, dans le noir complet, sans aucune possession, tous les bijoux et habits étant retirés et laissés à l’extérieur, chants, paroles et silence alternent. Par 4 fois, les portes du temazcal s’ouvrent pour accueillir les pierres chaudes. La purification prend le temps qu’il faut, pas moins d’une heure.

Le soir, après la kiva, de nouvelles files apparaissent. Une file qui jamais ne tarit car dans l’esprit des participants, la cérémonie du temazcal est primordiale. Pour Deby, professeure de théâtre, venue en famille et enceinte de son deuxième enfant « le temazcal représente le ventre de la mère, c’est un lieu qui permet d’échanger et de se réconforter. Pouvoir le vivre avec des anciens décuple ce sentiment de bien-être. » Au Chili, comme dans beaucoup d’endroits en Amérique du Nord et du Sud, les maisons de sudation sont communes. On s’y réunit régulièrement pour chasser les problèmes, les chagrins et partager de la douceur.

Ana Luisa Solis, une des maîtresse de cérémonie, confirme «La cérémonie du temazcal est essentielle, elle s’étend dans de nombreuses régions du monde car elle propose de purifier la personne dans son ensemble. Le feu sacré et l’eau, deux élément fondateurs sont présents dans le temazcal. »

Les réveils mapuches

Tous les matins, à 5h, les kultrun (tambours) retentissent pour la cérémonie mapuche, llelipun. Un cercle dansant, la présence magnifique des chevaux, une cérémonie où les étrangers ne sont habituellement pas conviés. Ici, elle est ouverte à tous. Autour du feu sacré, la danse, terrienne, les pieds martelant le sol, peut durer des heures jusqu’à l’installation du soleil. Les Mapuches, tout au long de ces 4 jours, vont faire la démonstration de leur puissance et de leur énergie. Leur camp situé à côté de l’entrée, de l’autre coté des temazcales, est imposant. Des tentes de repos sont dressées aux limites du campement, d’immenses bâches ont été montées pour le partage des repas, les réunions et les rencontres. Les chevaux paissent dans un coin. Des branches de canelo, l’arbre sacré des machis (les guérisseurs) ont été plantées et parées pour devenir un lieu de recueillement. Les Mapuches sont nombreux, ils sont les hôtes de cette terre chilienne. Les Raices leur permettent de sortir de leur isolement et de partager avec les autres peuples sur les différentes batailles juridiques et les emprisonnements injustes qui les secouent. Le  peuple Mapuche a toujours farouchement préservé sa culture, ils ont résisté aux Incas puis aux conquistadors. Mais, l’actualité est rude, une vieille machi a été jetée en prison pour avoir défendu une partie de son territoire. Il n’est pas facile d’échanger avec eux, la méfiance est de mise.

A l’origine, une légende

Passent les filles aux longues robes fleuries, les garçons à barbe, les couleurs bariolées, les ponchos et les pieds nus, un tourbillon de jeunesse aux sourires éclatants…Revival hippie les Raices ? Pas seulement car cette réunion de sagesses ancestrales est née d’une vision.

Une prophétie traverse les siècles: un jour, l’aigle et le condor voleront ensemble. L’aigle symbolise les peuples au nord du Nicaragua et le condor, ceux au sud. L’aigle représente le faire, le condor, l’être. Il est temps de rassembler les savoirs.

Heriberto est formel : « Sur terre, l’heure est au changement, et l’énergie doit être augmentée pour aider ce passage. Pour cela, il faut la force des natifs, l’unification ou plutôt la réunification de tous ces peuples. Des siècles plus tôt, ces cérémonies existaient et tous les peuples, du nord au sud, se retrouvaient en un point de convergence en Amérique centrale. Tigre Perez, le fondateur des Raices, a eu la vision de cet événement, alors qu’il se trouvait avec les Dineh (Navajos). Ces peuples dont les traditions orales se perdent, ont besoin de se rencontrer afin d’unir leur connaissance. Les langues natives sont de l’énergie pure. Autour du feu, la parole devient magique. Elle est une force, elle donne le sens. La mission des Raices est de rassembler toutes les nationsCes peuples entretiennent un dialogue constant avec la nature et ne cessent de clamer plus de conscience. »

Les kivas, 2 fois par jour

L’odorat exacerbé par le sucré du tabac blond, le palo santo et la sauge citronnée, les plantes sacrées embaument toutes les cérémonies. Les dignitaires font face à la kiva, parés de leurs plus beaux atours. L’aspect vestimentaire des anciens n’a rien de folklorique, c’est une expression de l’appartenance à leur communauté et ces vêtements ont vertu de protection. Ainsi au deuxième jour, lorsqu’une des machis (guérisseuse mapuche) donne symboliquement sa cape à la femme médecine Lakota, l’émotion est à son comble.

Il est l’heure de prier ensemble et d’écouter la parole des sages matin et soir. C’est le temps de la kiva.

Les jours passant, la ferveur augmente. Les visages sont devenus familiers. Les belles défilent dans leurs habits colorés, jupes longues, coiffures, chapeaux, foulards, tous les mélanges sont permis. Les gens se sourient et se retrouvent au même endroit. On ne sait pas grand chose les uns des autres mais les embrassades ponctuant la cérémonie, mettent le sourire aux lèvres et apportent son flux de chaleur. C’est le fameux abrazo des sud américains, une bise et on se serre dans les bras.

Tous les jours au même endroit s’assoit une femme seule de 55 ans venue de San Felipe (Chili) «  je n’ai pas trop d’attentes : tout ce qui se présente est le bienvenu. Ici, je participe à des cercles de femmes. Je vais au temazcal. Je suis là aussi pour renouer avec l’amour de la terre, la Pachamama, et le transmettre à mes petits enfants. C’est important qu’ils aient plus de conscience, qu’ils soient proche de la nature. Je viens pour vivre une parenthèse dans ma vie et prendre la bonne énergie de ce lieu ». Une femme toute simple, elle n’a l’air ni perdu, ni illuminée, juste une femme qui pense enfin à elle.

Au fil des témoignages, les mêmes valeurs reviennent sans cesse dans la bouche des participants : liberté, ouverture d’esprit et une furieuse envie de changer la société dans un respect de la singularité de chacun. Le public se compose d’une grande majorité de femmes seules mais aussi de familles. Ce sont des retrouvailles avec les racines profondes du continent américain, les racines de leur terre. Les Kivas sont appréciés comme des moments de prières hors des diktats des religions. Des moments hors du temps où les danses du soleil, les odorantes plantes brûlées et le son du tambour relient à la dimension sacrée de la nature : on remercie le soleil, on remercie cette journée qui se finit doucement, on remercie ses voisins de kivas. C’est la fameuse medicina qui regroupe tout ce qui fait du bien au corps, au coeur et à l’âme.

Cette composante spirituelle que nous retrouvons dans les kivas ou les temazcales témoigne du besoin des chiliens de se reconnecter à une dimension supérieure mais de façon libre et non religieuse. En cela, on peut affirmer que Les Raices sont un exutoire à une société chilienne encore trop imprégnée par le culte catholique.

Benjamin, 38 ans, un français qui vit à Santiago et qui vient aux Raices depuis 6 ans , témoigne « Raices de la Tierra est plus que tout un lieu de rencontres et la possibilité de créer des liens. Les ateliers donnent des informations sur un autre mode de vie. Au Chili, la cosmogonie andine est très présente dans la culture malgré les nombreux problèmes interculturels. »

Les populations indigènes sont peu présentes chez les visiteurs. Mais en discutant, nombreux sont ceux qui ont des origines mapuche. Ici en terre chilienne, le public est particulièrement réceptif, l’enthousiasme monte jour après jour jusqu’à son apogée, le dernier jour.

Les cercles des Anciens

Ana Luisa Solis, abuela maya toltèque, explique qu’un changement de conscience est bien visible. Depuis les premiers rendez-vous, elle a vu arriver de plus en plus de familles. « Le monde entier a besoin de se reconnecter à ses origines. Les populations indigènes ne connaissent ni le stress, ni l’angoisse des civilisations occidentales. Il y a certainement un chemin à retrouver ».

Le troisième jour, elle animera, seule, un cercle de réconciliation hommes, femmes dans lequel elle invoque la nécessité de la réunification du masculin et du féminin. D’un geste précis, elle prend son tambour, et d’une voix forte, petite femme soudain devenue déesse, elle répète comme un mantra « somos un solo corazon » (nous sommes un seul coeur) face à des centaines de personnes. Un hymne à l’amour si fort que les visages se remplissent de larmes, de rires et de reconnaissance. Une expérience saisissante.

Plus loin, sous un arbre, Tom, un des fidèles des Raices, chef lakota, personnage haut en couleur à la carrure imposante, clame que « cette réunion est importante pour s’exprimer, se relier à la nature et partager. Mais il revient aux peuples indigènes d’utiliser toutes les technologies comme les réseaux sociaux, la loi pour se faire  entendre. L’erreur serait de s’isoler et de ne chercher la solution que dans la prière. » Des paroles qu’il adresse aux Mapuches.

Le coeur blessé de la terre et de ses gardiens

Ces premières nations réunies dans un même lieu pour 4 jours de célébrations de la terre, sont sans nul doute les gardiens de la terre. Rencontre oecuménique, les revendications ethniques n’existent pas. Ce n’est pourtant pas un monde monochrome, c’est un monde riche de ses différences mais unis par la prière. « Le monde a besoin de fous, de gens comme vous et de médecina (…) le pardon est un médicament très puissant à pratiquer tout le temps »  résume Heriberto, mexicain, maître de cérémonie.

Tous reçoivent des échos alarmants sur l’état de santé de la planète. Au coeur de toutes les cosmogonies, la terre, la madre naturaleza, la mère, la nourrice est celle qu’il faut honorer et respecter . Or, elle souffre de plus en plus et il devient urgent de l’écouter. En somme, leur cri est un discours écologiste, porteur de bon sens. Ces peuples qui revendiquent le droit d’être appelés nations, se retrouvent ensemble portés par le même désir de protéger la terre. Ces peuples comme les Guaranis, très isolés, réussissent le pari de parler, d’échanger ensemble pour faire avancer leur reconnaissance et protéger la terre. Car si les raices sont avant tout un rassemblement spirituel, il n’en reste pas moins politique. En interrogeant le machi mapuche, Christian, celui-ci ne peut distinguer le culturel du spirituel, tout est lié. Les langues se délient pendant les cérémonies, les problèmes passés et actuels sont bien présents. Une machi injustement incarcérée est évoquée. On parle aussi de standing rock et des défenseurs de l’eau.

Ainsi, la conjonction de ces nations ici même au Chili ébauche la possibilité d’un autre monde. L’humilité et la joie des abuelos, soeurs et frères d’âmes pacifistes, leur résistance acharnée à préserver leur mode de vie traditionnel et par la même à maintenir la biodiversité et l’équilibre de la planète sont un exemple à suivre. Selon eux, les lieux  naturels sacrés doivent être protégés car ils cachent en leur sein les trésors de la vie même.

Ces réunions séculaires qui existaient plusieurs siècles auparavant, réapparaissent maintenant et permettent l’union entre ces nations souvent isolées. Là où des institutions mettent des années à organiser une rencontre, il a suffi qu’un seul homme suive son rêve pour que soient réunis l’aigle et le condor, plusieurs fois par an, dans plusieurs pays. Un contre-pouvoir, où sans officiels, sans administration, ils s’essaient à une parole pacifiée et cherchent à faire bouger les lignes.

A entendre les cris de colère de la grand-mère guarani centenaire, on devient tout-petit et on se dit qu’il est urgent d’agir : « la terre est fatiguée, nous la maltraitons beaucoup trop, et nous maltraitons la féminité, les mères et les grands-mères à travers cela. »

Epilogue

La dernière nuit, l’ambiance est à son comble, les danses folkloriques s’enchainent dans des rondes endiablées. Le coeur est à la fête et à la musique, toujours dans cette bonne humeur simple et joyeuse. Adrien, français de 40 ans, grand amateur de festival électro, y retrouve «  la même fièvre sans drogue, sans agressivité, ni préjugés »

On garde en soi longtemps l’aura de ces belles rencontres. Au fond, les Raices sont une  école où l’on écoute la parole des sages. On entrevoit la possibilité d’une vie simple et reliée. C’est un concentré d’intelligence collective, une issue de secours à la société moderne et défaillante. Pourrons-nous nouer des démarches collectives à l’instar des Raices ?

La kiva est le coeur de la terre. A la fin, tout le monde emporte un peu de ces vibrations chez soi.

Le feu ne devrait pas s’éteindre.

Note : Les Raices sont structurées par le 4, chiffre important dans les traditions, il est partout : 4 animaux dessinés dans la Kiva : le condor, le lama, la baleine et le cerf, archétypes qui illustrent les points cardinaux. les 4 phases de la lune, les 4 moments de la journée, il sera le cycle des raices : 4 jours pour plonger au coeur d’une cérémonie séculaire. Le premier jour est dédié aux esprits, le second à la famille, le 3ème jour aux ancêtres « nous sommes les rêves de nos ancêtres » et le dernier est un jour pour soi.

L’art de vivre japonais

Article publié sur Beforgo.com

Le Japon est fascinant. En tant qu’occidentaux, nous sommes souvent perdus par la manière d’être des Japonais. Le film « “Lost in translation » ou les livres d’Amélie Nothomb décrivent cette perte de repères et le sentiment d’impénétrabilité qui en émerge. Nous allons donc nous plonger au coeur du patrimoine culturel, à l’origine de cet art de vivre.

Un peu d’histoire

Pendant sa période féodale, environ 700 ans, ce pays a été coupé du monde. De cet isolement est née une longue introspection, une philosophie de vie, éloge de la lenteur et du minimalisme. Le Japon ne s’est pas sclérosé, il a su magnifier ses arts et les intégrer dans la quotidien. L’ouverture au monde extérieur a certes repris depuis 150 ans, mais les traditions restent ancrées. La société nippone est extrêmement codifiée. L’individualisme s’efface devant le collectif. Le respect de l’autre s’impose jusqu’à l’oubli de soi.

Au Japon, l’art de vivre est élégant, chaque geste compte. Loin du tourisme de masse et de l’affluence attendue pour les Jeux Olympiques de 2020 à Tokyo, partons à la découverte de ses plus fameuses singularités accompagnés par Sébastien Moncus, fondateur de My Taiken.

Marié à une Japonaise dont la famille est issue de la tradition du théâtre Noh, ce breton, vit  à Tokyo depuis de nombreuses années. Il a imaginé my Taiken pour valoriser la culture traditionnelle japonaise et la garder vivante. Taiken signifie expérience en Japonais. Il lui  semble primordial de proposer l’accès aux arts fondamentaux comme l’ikebana (l’arrangement floral), le shodo (la calligraphie), le théâtre noh et bien sûr, la cérémonie du thé. Pour chaque expérience, 5 personnes maximum sont initiées par des maîtres. Sébastien souhaite défendre ce patrimoine culturel immense. Aujourd’hui, le pays oscille entre le luxe occidental et les traditions. Mais, dans cette société en pleine mutation et en recherche d’elle-même, il remarque que les jeunes reprennent contact avec la nature et redécouvrent leur héritage culturel.

Quand on l’interroge sur ce qui l’étonne encore, il nous répond :

« L’art de vivre se traduit par un grand respect de l’autre. Dans les transports en commun, le silence est de rigueur, beaucoup dorment pendant les trajets en métro. L’étranger qui parle fort ou répond au téléphone est mal perçu. La recherche de l’harmonie et de l’équilibre sont les quêtes permanentes de la société japonaise »

Pour approcher la philosophie japonaise, la cérémonie du thé est la première des expériences à connaitre.

Le cha-no-yu

La spiritualité japonaise que l’on retrouve dans la cérémonie du thé répond à 3 règles : prendre son temps, apprendre à se connaitre et se rapprocher de la nature. Une cérémonie de 2 heures nécessite 6 h de préparation et comprend les gâteaux de Kyoto, des fleurs, du charbon et le savoir-faire du maître comparable à une méditation.

Le thé est le maître de l’art de vivre. Un livre fait office de bible à l’introduction de la pensée, du savoir être japonais : le livre du thé d’Okakura Kakuzo. Le thé comme art de penser, de vivre, art d’être au monde. Il parle de sagesse et de délicatesse. Il parle de savourer l’instant présent et de lenteur.

Extrait du livre du thé : « la cérémonie du thé est plus qu’une idéalisation de la manière de boire son thé, c’est une religion de l’art de vivre ».

Tout dans la société traditionnelle japonaise découle de cette cérémonie. La méditation, le zen s’exprime dans cet acte empreint de lenteur et de raffinement.

Le raffinement c’est le mot qui exprime le mieux la culture japonaise. Impulsion poétique de chaque geste. Tous les détails de la vie domestique, la vaisselle  délicate, la façon de servir, sont empreints de cet esthétisme. Dominique Loreau en parle aussi très bien dans  son livre « l’art de la simplicité ». Elle reprend les enseignements de sa vie au Japon : le minimalisme, la beauté et la grandeur du quotidien.

Visites au temple

Deux dates sont incontournables pour les Japonais : le 01 janvier et le 15 août. Durant ces 2 journées, les familles se retrouvent et se rendent aux temples. À chaque étape de la vie correspond une visite au temple. Pour ses 20 ans, la jeune femme est consacrée et revêt un kimono pour une cérémonie bien particulière, le Seijin

le Tokonoma et l’Ikebana

Un habitat japonais est souvent réduit à sa plus grande simplicité. Le bien-être, l’art de vivre réside dans la simplicité. Chaque chose est à sa place, pas de superflu. La dimension esthétique est néanmoins présente. On la retrouve dans les Tokonoma, petite alcôve surélevée où disposer les fleurs, place d’honneur dans le foyer.

Dans les immeubles modernes, on peut déplorer la disparition des Tokonoma. Elle entraine une perte d’identité et de contact avec la nature pour les urbains. La société nipponne est très codifiée. Quand les traditions disparaissent, c’est une part spirituelle de la société qui se meurt.

Du tokonoma découle l’ikebana, l’art de l’arrangement floral, le but étant de composer un bouquet ou une mise en scène dans une recherche esthétique de simplicité.

Kyoto, anachronique

Un symbole de cet art de vivre est, sans nul doute, Kyoto. Le centre culturel et religieux du pays incarne ce Japon éternel. Kyoto signifie la capitale de la paix et de la tranquillité. Kyoto et ses rues restées en suspens, les geishas qui se dévoilent, nous transportent dans un Japon millénaire.

Le wabi-sabi

Expression désignant à la fois l’esthétisme japonais et sa spiritualité. Vous l’aurez compris, les deux sont intrinsèquement liés. Elle signifie simplicité et minimalisme. Revenir à l ‘essentiel jusqu’au dépouillement. Wabi est le principe de simplicité, nature, mélancolie et sabi celui de la patine du temps, du travail de l’homme.

Haïkus

Petit poème bref célébrant l’évanescence des choses.

Pays des Haïkus où l’art de capter la poésie dans le moindre souffle d’air et d’en faire une phrase remplie de sens. On adore le beau jusque dans les moindres détails du quotidien. Exit les trivialités, place à la grâce de chaque instant.

« j’épluche une poire

Du tranchant de la lame

Le goutte à goutte sucré »

Masaoka Shiki

« De temps en temps

les nuages nous reposent

De tant regarder la lune »

Matsuo Bashō

Vous l’aurez compris, l’art de vivre japonais, c’est la sophistication poussée à l’extrême de la simplicité. Difficile à mettre en mots, n’est-ce pas ? Mieux vaut s’en imprégner en goûtant à ces expériences séculaires lors de votre séjour. Vous toucherez du doigt cette culture où l’art de l’épure en est la quintessence.

Sources

www.my-taiken.com :l’art de la simplicité de Dominique Loreau

Le livre du thé d’Okakura kakuzo

www.unhaiku.com

L’art de vivre à Venise

Unique au monde, flottant l’hiver entre eaux et brouillard, mystérieuse, magnétique, même agonisante, elle reste splendide. Entre fastes et Histoire, Venise continue de briller malgré les menaces qui pèsent sur elle. Des noms illustres l’ont aimée voire épousée. Hugo Pratt et son « fils Illustré » Corto Maltese, Le Corbusier la proclamait « ville sacrée » tellement son existence semble utopique et improbable, Peggy Guggenheim affirmait que son amour pour Venise prenait toute la place.

Existe-t-il un syndrome de Venise comme celui de Florence? Venise vous avale, Venise vous obsède, Venise vous rend fou d’amour.

Cette grande dame, la Sérénissime, procure à tous d’intenses émotions dès qu’on y reste plusieurs jours. Au-delà de la simple visite, c’est une véritable expérience amoureuse. Se sentir le temps d’un week-end ou plus une Vénitienne ou un Vénitien et s’approprier un moment le cœur de cette belle mélancolique, c’est un peu cela qu’on vient chercher. Mélancolie et romantisme mêlés, mariés. Folle, bruyante et impossible à vivre, excentrique à souhait, on a souvent envie de l’exécrer. Mais qu’en pensent les Vénitiens ?

Vivre à Venise ne peut être banal. 435 ponts qui relient les 121 îles du centre-ville, des canaux, oubliez la voiture, on se déplace à pied, en bateau ou en gondole. Le métier de gondolier subit un quota, ils sont seulement 400 à avoir le droit d’exercer. C’était autrefois une caste à part où le métier ne se transmettait que de père en fils. Aujourd’hui, il faut concourir.

Ville des écrivains, des artistes, en général, ils sont nombreux à y avoir pris résidence. Mais est-il facile de créer à Venise quand on est happé par tant de beauté ?

La vie au fil des canaux

Humide, bondée en plein été, la vie n’est pas toute simple pour les Vénitiens. Mais ils sont tellement attachés à ce nul autre ailleurs qu’ils ne peuvent en partir. L’été, vous verrez le Vénitien agacé par les touristes, nez en l’air, qui bloquent les étroites ruelles.

Ils évitent les abords de la place St Marc que ne dépassent pas les croisiéristes débarqués des géants des mers.

Les marchés du Rialto et de Cannaregio sont leur point de convergence. Sur les canaux, on rencontre aussi des marchands flottants, vendeurs de légumes. En tant que visiteur, on oublie souvent que des gens vivent là. ll n’est pas rare de croiser des enfants allant à l’école à bord d’une gondole.

À Venise, on prend le Vaporetto comme le Parisien prend son métro. Mais, la comparaison s’arrête là. Partir travailler et profiter de la vue de palais fastueux en remontant des canaux, quoi de plus magique ?

L’Acqua Alta fait partie des inconvénients de la saison hivernale. Il s’agit d’une marée qui  immerge soudainement des parties de la ville. Un impondérable rapidement maîtrisé par l’installation de ponts de fortune.  Tout un art d’être élégant avec des bottes en plastique. Le Vénitien fait fi de tous les aléas, il s’adapte et ne voit que la beauté.

Les îles et le Lido pour s’échapper

Quand l’été est à son paroxysme, le Vénitien ne boude pas les plages du Lido ni les balades sur les îles. En quelques minutes de Vaporetto ou de barques privées, il va pique-niquer, se baigner et surtout se rafraîchir.

Pêché de gourmandise

Venise, c’est l’Italie. Comme dans toute la péninsule, les plaisirs de la table sont sacrés.

Au petit matin, les sujets de la Sérénissime prennent, au comptoir, un macchiato accompagné d’un cornetto.

L’aperitivo n’a pas d’heure. Après son marché, après le travail, rendez-vous sur les terrasses des baccari pour déguster un verre de vin blanc et des cicchetti. Le fameux spritz est né en Vénitie.

Les spécialités: pasta alle vongole, fritto misto de poissons et gelati aux parfums innombrables. De nombreuses petites trattoria et osteria déploient une cuisine familiale simple et fraîche du jour. Venise n’est pas la ville du régime.

Venise en liesse

Le carnaval

Une fois par an, la ville redevient une marquise. 10 jours de folie sur St Marc, à ciel ouvert et dans les palais pour les fêtes privées. Le Vénitien se lâche même s’il est beaucoup plus calme qu’il y a quelques siècles. Dress code minimal : le masque.

La mostra a lieu chaque année en septembre. Un festival aussi suivi que celui de Cannes. Les réalisateurs les plus prestigieux y présentent leurs nouveaux films.

La biennale (prochaine en 2019) est la grand-messe de l’art contemporain. Dans toute la ville, les artistes se rapprochent des visiteurs.

Venise et l’amour

Ils sont nombreux ceux qui se sont aimés à Venise. De Casanova à Georges Sand, couples légitimes et illégitimes, elle est la ville de l’amour. Tous les ponts et les ruelles sont  propices aux baisers. Le romantisme transpire des palais.

Le Vénitien ne se perdra jamais dans le dédale des calli, il a les clés de sa ville. Il ne pourra jamais en partir. Nulle autre ville au monde ne peut l’égaler. Il aime l’art, il aime la musique et il aime l’amour. Venise est en sursis, elle s’enfonce dans la mer. Mais ses habitants ne quitteront jamais le navire. Tant de beauté ne peut laisser indifférent. Aimez Venise comme les Vénitiens, vous ne serez jamais déçu.

Bibliothèque

Matthias Zschokke : Trois saisons à Venise
Alice Cheron : Venise in love
Claudie Gallay : Seule à Venise
Philippe Sollers : Dictionnaire amoureux de Venise